– Faisons une pause et dis-moi comment tu te sens. Genre comment tu te sens vraiment, pas de réponse automatique.
– ‎Je ne suis pas doué pour dire comment je me sens vraiment, puisque la plupart des gens ne s’en soucient pas vraiment. Mais je vais faire un effort.
– ‎Ça me fera plaisir, répondit Bênofébia.
– ‎Je ne me suis jamais vraiment senti bien depuis que j’ai commencé à y penser. Genre depuis que j’ai conscience de ce que peut être le bien-être. Je suis celui qui sourit le plus, qui fait des blagues plus ou moins pourries pour faire rire les autres ou pour leur donner le sourire. Et j’aime ça. J’aime voir les gens heureux autour de moi ou au moins avec le sourire. Je me disais que je serai heureux une fois que j’aurais résolu tous mes problèmes. Mais pour résoudre tous mes problèmes, il faudrait que je sois mort parce que les problèmes on n’en finit jamais. En y pensant, même les morts doivent avoir de plus gros problèmes si l’au-delà existe vraiment. Ou sinon avec les vers.
Bênofébia éclata de rire. Il éclata de rire à son tour.
– Je suis mélancolique de nature donc je me suis fait à l’idée de ne jamais aller vraiment bien. Par moments je sombre dans la dépression sans raison. J’ai même songé au suicide à un moment. Mais c’est loin derrière moi tout ça. Avec le temps je suis devenu de moins en moins sociable, toujours dans mon coin avec ma musique. Toujours plongée dans mes pensées à imaginer des trucs débiles. Il faut dire que mon imagination ne m’aide pas trop à aller mieux non plus.
– ‎Mais tu écris de très belles histoires alors je ne pense pas que tu imagines des trucs débiles.
– ‎Mes histoires ne sont que les parties claires de mes pensées. Écrire me permet de filtrer mes pensées en gros. Je sors ce qui est potable et je garde la partie sombre et déprimante pour moi.
– En parlant d’écrire justement comment tu te sens par rapport à tes écrits ? Ou encore à tes lecteurs.
– ‎La plupart des gens me traitent comme une machine à écrire, répondit-il. On ne soucie pas vraiment de comment je vais ou de ce que je peux faire d’autres. Tant que je publie une nouvelle partie à la fréquence attendue tout va bien. Il y en a qui, tu leur dirais « J’étais dans le coma, je n’ai pas pu écrire. » ils te répondront « ok mais où est la suite ? » Tu vois ? C’est déshumanisant et ça ne donne pas vraiment envie de poursuivre.
Elle pouffa de rire.
– ‎Je sais que ce n’est pas drôle mais la façon dont tu as décrit la chose m’a fait rire, s’excusa-t-elle. Mais promets-moi que tu ne vas pas t’arrêter pour ça. Continue d’écrire, pour toi-même et pour les quelques personnes qui se soucient de toi et de ce que tu fais.
– ‎J’essaierai, répondit-il d’un air absent. Est-ce que tu te rappelles quand tu m’as demandé si je viendrais te parler si un jour j’étais plus bas que terre ?
– Oui, acquiesça-t-elle. Tu m’as dit que tu le ferais.
– Par moments j’en doute où je me dis que je ne le ferais pas.
Elle parut étonnée par sa réponse.
– Pourquoi ? s’enquit-elle.
– ‎Parce que je suis habitué à me gérer seul, lui dit-il. Tu n’es pas très présente pour être honnête. Des fois tu ne donnes plus de nouvelles mais je te vois en ligne faire des trucs. Et je sais que c’est stupide mais ça me fait quelque chose. Si je me tourne vers toi et que tu n’es pas là, ou que tu es là mais pas pour moi, ça ne m’aidera pas. Au contraire. Je suis très sensible dans ce genre de moment et quand je me sens ignoré ou délaissé, ça ne ferait qu’empirer les choses.
– Je vois…
Il alluma une seconde cigarette, tira quelques bouffées et la lui tendit.
– Je ne suis pas le plus heureux des hommes sur terre mais je ne suis pas le plus malheureux non plus. Et ce fameux bien-être, je finirai par le connaître. Je ne suis pas pressé. Tant que j’ai ma famille et quelques personnes à qui je tiens autour de moi, ça ira.
– Ta famille… Tu ne m’en parles pas beaucoup.