– Le futur. J’appréhende beaucoup l’avenir. Quand tu ignores l’existence de quelque chose, tu t’en fous. Tu ne t’en soucies pas. Mais dès que tu sais que cette chose existe et qu’elle t’attend et qu’il n’y a aucun moyen d’y échapper, tu commences à y penser et à angoisser. C’est comme un coupable qui attend son procès avec appréhension. Il se pose des tas questions : comment va se passer mon procès ? Comment sera le juge ? Sera-t-il sévère ? Sera-t-il clément ? Quelle va être ma sentence ? Lourde ou légère ? La salle du procès sera-t-elle remplie des membres de ma famille ? Ou serai-je seul pour traverser cette épreuve ? C’est un peu à ça que ressemble l’avenir pour moi.
– Mais de quoi as-tu autant peur ? Je veux dire quelle est ta plus grande peur quand tu imagines ou penses au futur ?
Il ne répondit pas tout de suite. Il semblait hésiter
– J’ai peur de rater ma vie, finit-il par lâcher. Il y a quelques mois j’aurais répondu autre chose à cette question. Je t’aurais cité bien des choses. Je t’aurais fait toute une liste de gens que j’ai peur de perdre, tout un tas de choses que j’ai peur de faire. Mais aujourd’hui j’ai vingt-quatre ans et ma plus grande peur c’est de rater ma vie.
Elle hocha la tête en silence.
– Mais tu es quelqu’un d’intelligent, tu écris bien et tu as la foi, alors comment peux-tu encore avoir peur de l’avenir ?
– ‎J’ai toujours rêvé d’être un grand homme. De marquer mon temps, de laisser une trace dans l’histoire. Quand j’étais petit ça me semblait facile. Il suffit d’être le premier à l’école, c’est ce qu’on me répétait. Et moi, j’étais premier sans forcer donc j’étais confiant. Mais en grandissant je me suis rendu compte que même le premier pouvait finir sans rien et qu’il ne suffit pas d’aller à l’école pour devenir quelqu’un. Surtout après mes multiples échecs au lycée. Et après mon baccalauréat, la peur s’est installée. J’étais perdu. Vraiment perdu Je ne savais que faire parce que tout ce qui s’offrait à moi, c’était des choix par défaut. Je me sentais pris au piège. Notre système éducationnel produit des automates. On t’apprend à bûcher des choses qui ne vont te servir qu’une seule fois dans la vie, la confiance en soi et en ses projets ? Développer ta créativité ? L’entrepreneuriat ? Ces choses ne sont pas au programme. Et chaque année, on déverse un flot de « nouveaux bacheliers » sur le marché avec beaucoup d’inutilités bûchés par cœur. Les plus chanceux vont à l’étranger, les malchanceux comme moi, restent dans la chaîne que l’État refuse de briser. Et enfin ceux qui sont entre deux restent vont dans des écoles privées. Notre système éducationnel devrait être repensé et ce, entièrement. Le système devrait produire beaucoup plus d’humains que d’automates.
– Je suis d’avis. A un moment quand on me demandait ce que je voulais faire plus tard, je tiquais parce que je l’ignorais. Jusqu’à très récemment, je ne savais pas ce que je voulais faire plus tard tu imagines ?
– Je ne te comprends que très bien parce que pour moi, je suis déjà dans le « plus tard » et par moment, je doute de ce que je veux faire de ma vie.
– Et quand ça devient clair dans ta tête, à quoi aspires-tu ?
– A la paix, répondit-il sans réfléchir. Je veux juste être en paix, physiquement moralement et mentalement. Je veux atteindre le point où quand on me demande « Ça va ? » ou « Ça va aller ? » je n’aie pas à mentir en répondant « Oui ». J’espère me libérer de ces tourments qui assombrissent mes journées…
Comme s’ils s’étaient concertés auparavant, ils se levèrent tous les deux dans un même élan. Ils échangèrent un sourire complice puis s’éloignèrent dans la nuit.