– Bonjour monsieur le commissaire, salua poliment le jeune après s’être assis en face de ce dernier.

     Le commissaire pendu au téléphone avec celle qui semblait être une de ses maîtresses parlait tout bas. Il fit signe au jeune homme de l’attendre.

     Ce dernier, dans sa veste grise, sa chemise blanche amidonnée et ses mocassins hors de prix, ne reflétait en rien tout ce qu’on lui attribuait. Il était rasé de près et ses boutons de manchettes portaient ses initiales, un discret TG. Il portait une paire de lunettes qui achevait son look de riche homme d’affaire, ou tout ce qu’il peut y avoir de riche.

    Le commissaire finit par raccrocher pour enfin se tourner vers son interlocuteur.

– Bonjour monsieur… ? répondit-il enfin.

– Terry, fit le jeune homme. Terry Gakpe.

– Eh bien que puis-je pour vous monsieur Gakpe ?

    Il sourit légèrement.

– La vraie question est qu’est-ce que moi je peux pour vous M. Akue ?

    Le commissaire s’adossa à son fauteuil.

– Je vous écoute, dit-il.

– Je suis là pour une enquête en interne, fit-il. J’ai cru comprendre que vos hommes ne sont pas très à cheval sur les lois et les règles qui régissent votre métier. Mais après ce à quoi je viens d’assister, je crois bien que ce serait plus approprié de commencer mon premier rapport par vous. A tout seigneur, toute gloire, dit-on.

– Montrez-moi votre carte, lui somma le commissaire.

– Je n’en ai pas, répondit calmement son interlocuteur.

    Le commissaire éclata de rire. Il prit un talkie-walkie sur son bureau et appela un de ses subordonnés.

– Al on a un numéro ici, viens voir.

    L’agent en question déboula dans le bureau une minute après. Il se mit au garde-à-vous pour saluer son supérieur. Il se tourna ensuite vers Terry.

– C’est lui ? demanda-t-il.

– Oui oui. Il dit être des affaires internes mais monsieur n’a pas de carte à me montrer pour prouver ce qu’il dit.

– On va le faire épeler son nom en arabe.

    Le visage de Terry resta de marbre. Ses mains ne tremblaient pas. Sa posture ne montrait qu’une grande sérénité.

– Venez avec moi monsieur, lui intima le subordonné du commissaire.

– Vous faites une grossière erreur en ne me prenant pas au sérieux.

– Monsieur suivez-moi ! beugla le policier.

   Il s’approcha et saisit Terry par le bras pour l’obliger à se lever. Ce dernier sortit son téléphone et composa un numéro. Il laissa l’appel sur haut-parleur.

– Qu’est-ce qu’il y a Terry ? s’enquit un homme à l’autre bout du fil. Je t’ai dit de ne m’appeler sur ce numéro qu’en cas d’extrême urgence. S’ils ne veulent pas coopérer, rentre. On va tout simplement fermer leur service. J’ai des affaires plus importantes qui requièrent mon temps et mon attention.

– Je vous passe leur responsable monsieur, dit-il.

    Il passa le téléphone au commissaire.

– A qui ai-je l’honneur ?

– Au colonel Eusebio. Et vous êtes qui ?

    La mine du commissaire se décomposa en entendant le nom.

– Personne monsieur, bafouilla-t-il.

– Faites ce que vous demande ce jeune homme ou prenez le risque d’affronter ma colère.

     Il raccrocha sans plus. Terry rangea son téléphone dans la poche intérieure de sa veste et se rassit.

– Pouvons-nous parler à présent ? demanda-t-il au commissaire et à son adjoint.

– ‎Oui chef, répondit Al, le subordonné du commissaire.

– ‎Laisse-nous ! lui ordonna le commissaire.

    Il salua à nouveau puis sortit du bureau.

– Veuillez m’excuser pour ce léger malentendu. S’il y a une quelconque manière de remédier à cela, je m’y emploierai.

     Il ouvrit un des tiroirs de son bureau et en sortit une enveloppe blanche qu’il posa sur le bureau, à mi-chemin entre lui et Terry.

     ‎Le jeune homme regarda l’enveloppe puis regarda son interlocuteur.

– Combien contient cette enveloppe ? demanda-t-il.

– ‎Cent milles, répondit fièrement le commissaire.

– ‎C’est ce que vaut votre poste à vos yeux ?

    Le commissaire se gratta la tête.

– C’est-à-dire que les choses sont un peu dur ces derniers temps, bredouilla-t-il. Mais je promets de vous rappeler bientôt si vous me laisser un peu de temps et votre numéro.

– ‎Je comprends, fit-il en ramassant l’enveloppe sur la table.

     Il l’ouvrit et tendit la moitié des billets au commissaire.

– Occupez-vous de votre femme et de vos enfants avec ceci, lui dit-il.

– ‎Merci beaucoup.

    Terry rangea l’enveloppe dans sa veste. Il se leva en boutonnant sa veste.

– Je vous ferai lire mon rapport officiel avant de le soumettre à mes supérieurs, dit-il en tendant la main au commissaire.

    Ce dernier s’empressa de la serrer en se levant à son tour. Quand le jeune homme se retourna pour prendre congé de son hôte, quelqu’un entra dans la pièce sans frapper.

    ‎ Terry faillit heurter la nouvelle venue. Un examen rapide et complet lui fit comprendre que cette jeune femme avait tout pour lui plaire : de taille moyenne, elle avait des cheveux défrisés et bouclés qui tombaient en cascade jusqu’à sa mâchoire. Elle avait le teint légèrement clair et une silhouette fine que soulignait une robe bleue près du corps. Perchée sur des talons aiguilles, une fine chaîne en or à la cheville achevait son look. Elle était une de ces filles qui sont belles sans forcer. Terry était persuadée que même sans son maquillage, il la trouverait toujours aussi belle. Ou même plus belle.

    Quand leurs regards se croisèrent, il y eut comme un courant électrique que, seulement, eux deux sentirent. Bien qu’aucun des deux n’avaient ouvert la bouche, leurs cœurs s’étaient déjà donné rendez-vous. Leurs corps aussi. L’endroit, l’heure et tout le reste importait peu. Ils savaient qu’ils allaient se revoir. Qu’ils devaient se revoir.

    Le commissaire finit par briser le court silence qui s’était installé.

– Chérie raccompagne M. Gakpe au parking, dit-il à la jeune femme.

– Papa je t’ai dit de ne pas m’appeler comme ça quand je viens te voir au boulot, râla-t-elle.

    Elle avait une de ces voix, le genre qui vous donne une érection au téléphone même en vous parlant du réchauffement de la planète.

– Ne fais pas attendre le monsieur, répondit le commissaire.

    Terry ouvrit la porte et la retint pour la jeune femme. Pour rien au monde il n’aurait manqué cette aubaine que lui offrait le commissaire. Cette dernière ne se fit pas prier et ressortit de la pièce.

   Ils descendirent les marches en silence et sortirent du commissariat.

– Comment vous appelez-vous mademoiselle ? demanda-t-il enfin à la fille du commissaire.

– Jessica, répondit-elle. Jessie pour les intimes.

– Eh bien Jessica, comment faut-il faire pour être un intime ?

    Après une légère hésitation, elle répondit :

– Gardons contact, le temps nous dira si vous pouvez être un intime ou pas.

    Elle sortit une carte de visite de la coque de son téléphone et le tendit à Terry.

– Appelez-moi, lui dit-elle avant de tourner les talons.

    Quand elle disparut dans le commissariat, Terry s’empressa de rejoindre la voiture qui l’attendait à l’autre bout de la rue. Il ouvrit la portière arrière et s’assit à côté de l’homme qui l’y attendait.

– Alors ? demanda-t-il à l’homme en costard.

– Tu as échoué, répondit l’homme au volant en mettant le contact.

– Non il a réussi, reprit l’homme assis sur la banquette arrière. Il a réussi à soutirer de l’argent à ce commissaire sans rien lui révéler à part son nom. Qui, soit dit en passant, est un nom d’emprunt.

– Mais il a dû faire appel à vous.

– Se faire passer pour un agent des affaires internes c’est du pur génie et aussi du suicide. Il fallait quelqu’un pour corroborer son histoire. Tu as su tirer ton épingle du jeu. C’est ce que nous recherchons au Creed, neurones et sang-froid. Tu viens de passer ton test d’entrée petit. Bienvenu dans la famille !