Je m’appelle Tatiana (Part XXXVIII)

     Il ne dit plus rien, il resta là à me regarder. Mais il n’avait plus son regard malveillant ni son sourire condescendant. Il semblait triste.

     Dès que la cabine s’immobilisa au troisième je m’empressai d’en sortir en prenant le soin de passer le plus loin possible de lui. Mais il en sortit lui aussi. Il boitait. Je me hâtai vers le bureau qu’on m’a indiqué.

– Tatiana attends s’il te plaît, me supplia-t-il. Je ne te ferai pas de mal. Je veux juste te parler. Tu veux bien t’asseoir avec moi quelques secondes ? Si je reste debout trop longtemps, ma plaie va se mettre à saigner.

     Il parlait en imitant une voix de fille. Même sa démarche était assez féminine.

– J’ai un rendez-vous et je vais être à la bourre, répondis-je en me tenant le plus loin possible de lui.

– S’il te plaît, insista-t-il. Une minute maximum. Ce que j’ai à te dire est quelque peu compliqué mais je tâcherai d’être bref.

     Pourquoi devenait-il si compatissant et si gentil d’un coup ? Avait-il des remords ou avait-il encore élaboré un plan malsain en me voyant ? Je fouillai mon sac à la recherche de quelque chose qui pourrait l’assommer au cas où il tenterait quelque chose mais sans résultat. Je regardai autour de moi, il n’y avait qu’un extincteur mais il était derrière lui. Le couloir était totalement vide.

– Dis-moi ce que tu as à me dire de là-bas Dwight, lui lançai-je. Il n’y a que nous deux dans le couloir.

– Je ne suis pas Dwight, répondit-il.

     Il n’ajouta rien. Il se contenta de sortir un paquet de cigarettes et d’en allumer un. Je ne savais pas comment prendre son affirmation. Devenait-il fou ? Ah non il l’était déjà. Il avait déjà fait ses preuves dans ce domaine.

– Tu veux dire que tu ne t’appelles pas Dwight en vrai ? risquai-je.

– Non je dis que je ne suis pas Dwight. Je suis Alyssa.

    Je le fixai, incrédule. Il tira une longue bouffée de sa cigarette.

– C’est pour ça que tu m’as demandé d’attendre ? Pour te foutre de moi une dernière fois ? J’aurais dû m’en rendre compte dès que je t’ai entendue parler avec une voix de fille.

– ‎Je ne me fous pas de toi. C’est compliqué. C’est pour ça que je t’ai demandée de t’asseoir avec moi le temps que je t’explique.

    Il alla s’asseoir sur un banc contre un des murs du couloir. Je m’approchai et me tins en face de lui.

– Tu vois les gens normaux ils ont une conscience, commença-t-il. Ils ont cette petite voix dans leur tête qui leur dit que tel ou tel acte n’est pas bien. Dwight n’en a pas. Du moins elle n’est pas aussi active que chez les autres. Il a perdu la notion du bien et du mal dès son jeune âge. Je suis né à la mort de sa mère. Je suis sa conscience.

     Ça me faisait un drôle d’effet de l’entendre parler de lui-même à la troisième personne et surtout avec cette voix de fille qu’il employait. Mais il était sûr de lui et il semblait sincère. Je voulais voir jusqu’où irait son développement, quitte à être en retard à mon rendez-vous. J’ignorais pourquoi je ne détalais pas devant lui, bien que je sache que je suis en position de faiblesse s’il tentait quelque chose.

    Où trouvais-je le courage pour écouter de faire face au mec qui, en quelques coups de reins, m’a tant volé ? Où mes jambes trouvaient-ils l’équilibre pour me garder debout devant lui ?

– Si je comprends bien vous êtes deux personnes dans un même corps c’est ça ? lui demandai-je.

– ‎Non. Deux différentes personnalités dans un même corps. Je suis son alter ego. Dwight et moi on est comme le yin et le yang, le bien et le mal, le jour et la nuit. Seulement que dans notre cas, la nuit dure plus que le jour. Le mal a pris le dessus sur le bien. Il est la personnalité dominante alors je n’ai pas vraiment de pouvoir sur lui. Tout ce que j’arrive à faire quand il prend le dessus c’est lui parler mais il ne m’écoute pas. Je représente la compassion, le remord, la raison… Bref absolument tout ce qui manque au Dwight que tu as eu la malchance de croiser. Je suis son côté sensible, son côté féminin. Je suis aussi celle qui garde toutes les valeurs que lui a inculquées avant sa mort.  J’aurais dû apprendre à le maîtriser plus tôt et on n’aurait pas cette discussion aujourd’hui. Tout ceci est de ma faute.

     Je ne répondis pas. Il n’était pas question que je le ou la console. Je suis la victime dans l’histoire.

– Tu as fini ? lui demandai-je.

– Je voulais juste te dire que je suis désolé, répondit-il. Je suis désolée pour tout ce que Dwight t’a fait, tu ne méritais rien de tout ça. Personne ne mérite de se faire violer pour une quelconque raison. Et je sais que mes mots ne changeront rien à ce que tu peux ressentir à son égard. Mais je tiens quand même à ce que tu saches qu’il y a une part de lui qui regrette ce qu’il t’a fait, et cette part c’est moi. Pardonne-le et avance. C’est plus facile à dire qu’à faire, je le sais. Mais passe à autre chose, suis cette thérapie que tu es venue suivre et laisse le temps faire son œuvre. Le temps guérit toutes les blessures, elle guérira celle-ci aussi. Il y aura peut-être des séquelles, mais tu es forte et tu es une bonne personne : tu t’adapteras. Moi de mon côté, je vais le maîtriser du mieux que je pourrais. Je vais l’empêcher de s’en prendre à d’autres personnes. Grâce à vous, j’ai connu son point faible donc ça m’est plus facile maintenant de prendre le dessus sur lui.

       A la fin de son discours, j’étais encore plus perdue qu’au début. Il avait peut-être des remords mais pour sauver sa fierté il a inventé cette histoire d’alter ego. Ou encore il se foutait de moi. Il éclaterait de rire dès que je dirai que je le pardonne.

– Je peux te poser une question ? me demanda-t-il.

– Oui.

– Comment fais-tu pour être là devant moi, sans être dégoûtée, sans avoir peur ? Comment fais-tu pour écouter le mec qui t’a fait tant de mal te raconter une histoire totalement improbable ?

– Parce que je sais que celui qui est derrière moi est plus grand que ce que tu peux imaginer.

    Il hocha la tête, le regard dans le vide.

– J’ai aussi une question pour toi, une seule.

– Je t’écoute.

– Qu’est-ce qui me prouve que tout ceci est vrai et que je suis vraiment en train de parler à un alter ego de Dwight et non à lui-même ?

 

3 commentaires sur “Je m’appelle Tatiana (Part XXXVIII)

  1. Moi je pourrais y croire parce qu’il m’est impossible d’imaginer quelqu’un d’aussi mauvais que lui.

    Mais franchement alter ego ? Je suis d’accord avec le fait que notre conscience nous parle mais est-ce qu’il est possible d’exterioriser cette voix ?

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