Vous connaissez ? Ce sentiment de regret qu’au moins une personne sur dix a déjà éprouvé lors d’un quelconque drame. Cette sensation que vous éprouvez lorsque vous songez et réalisez que jamais le passé ne pourra être rattrapé, et qu’en fait depuis le « début » vous auriez dû profiter de chaque seconde qui vous avait été accordé. Ce moment où vous vous repentez d’avoir pris trop de choses pour acquises et de n’avoir pas fait ce qui aurait dû être fait ; de n’avoir pas dit tout ce qui aurait dû être dit.

    Voilà ce qu’éprouvait Anna depuis plus de cinq jours qu’elle était retenue dans un endroit qu’elle ne connaissait pas. Elle avait entendu son ravisseur qui n’était personne d’autre que son ex meilleur ami parler au téléphone et ce qu’elle l’avait entendu dire, avait complètement anéanti le maigre espoir qu’il lui restait. C’est on ne peut plus clair : ils allaient quitter le pays, pour une destination qu’il n’avait même pas mentionnée. Et tout ça sans daigner lui en parler ! Évidemment…

– Anna ? entendit-elle, alors qu’elle épluchait des oignons dans la cuisine. Anna ?

    C’était Alex.

    Plus par instinct de survie que par précaution, elle serra le petit couteau de table dans sa main, en l’entendant approcher. Cela aurait été plus facile de le blesser avec, mais elle n’était pas une meurtrière et elle supportait encore moins la vue du sang.

    Il finit par entrer dans la cuisine et s’avança vers elle pour l’embrasser, comme à son habitude, depuis qu’il la retenait auprès de lui. Le plus écœurant étant encore que deux jours plus tôt, il était entré dans sa chambre, tard dans la nuit et avait voulu l’obliger à coucher avec lui ; qu’elle n’avait pas été le choc d’Anna, qui l’en avait dissuadé sous prétexte que s’il tenait à ce qu’elle l’aime un jour, il ne devait pas la brusquer. En rien. Il semblait avoir avalé ce qu’elle lui avait dit, du moins, il se contentait de l’embrasser sur la bouche et de la toucher de manière répugnante, chaque fois qu’elle venait à passer près de lui.

– Tu pleures ? s’enquit-il.

– Il t’arrive d’éplucher des oignons et de rire ?

     Il sourit à sa réplique et lui prit le couteau dont elle se servait.

– Quoi ?

– Je me charge du reste, tu peux aller t’occuper à autre chose.

– Tu as dit qu’on sortira aujourd’hui. Ça fait des jours que je suis enfermée, Alex.

– Je sais ce que j’ai dit, figure toi. Mais j’ai faim et on ne bougera pas tant que je n’aurai rien avalé.

    Sans rien ajouter, Anna se dirigea vers la gazinière et entreprit de chauffer de l’eau. C’était d’ailleurs devenu une routine, mais sûrement pas l’idée qui commençait à germer dans son esprit.

– Qu’est-ce que tu fabriques ?

– Tu le veux ce déjeuner ou pas ?

    Il se retourna.

– En fait, j’apprécie de moins en moins la manière dont tu t’adresses à moi, depuis peu.

    La bonne, songea Anna avec ironie et mépris.

    Il lui prit le bras alors qu’elle s’y attendait le moins et l’obligea à pivoter sur elle-même.

– Je suis curieux de savoir si Anour aussi a eu à supporter ce côté rebelle que tu as.

   À l’évocation du nom de Samuel, elle se raidit et une immense tristesse l’envahit.

– Mais de toute façon, je ne suis pas cet idiot.

– Ravie que tu t’en sois rendue compte à temps.

– Ne me parle pas sur ce ton, je te l’ai déjà dit.

– Lui au moins, il sait ce que c’est que mériter l’amour d’une femme, mais toi ? Tu ne réussiras qu’à obtenir du mépris et de la haine, tant que tu t’y prendras de cette manière.

     En un mouvement, il leva la main, comme pour la gifler, mais ensuite il se ravisa et s’éloigna.

– Pauvre imbécile, pourquoi te retiens-tu ? Cela doit te faire te sentir plus viril, je suppose ? Viens faire ce que tu as faire, espèce de lâche.

    Il ne l’écouta pas et sortit de la cuisine. Elle en profita pour augmenter l’intensité du feu, sous l’eau ; il allait revenir d’un moment à l’autre.

    En effet, elle n’eut pas à attendre longtemps, il revint quelques minutes plus tard et cette fois il l’empoigna carrément par les cheveux, pour l’attirer à lui.

– Lâche-moi !

   Elle se débattit, mais malheureusement pour elle, il était plus grand et beaucoup plus fort ; ce qui lui permit de la clouer à la porte qu’il avait fermée, sans efforts.

– Autant te prévenir que cela se passera comme ça pour toi, à chaque fois que tu me mettras en colère.

    Ne comprenant pas où il venait en venir, les yeux de la jeune femme s’écarquillèrent de surprise lorsqu’il referma brutalement sa bouche sur la sienne, la réduisant au silence. Elle voulut le mordre, mais il ne lui en laissa pas le temps et empoigna cette fois sa robe dont il fit sauter les boutons et qu’il déchira sans ménagement.

    Pétrifiée par le choc ou peut-être par la certitude qu’elle n’allait rien pouvoir faire s’il décidait d’abuser d’elle, là, dans cette cuisine, Anna ferma les yeux et n’opposa aucune résistance lorsqu’il se mit à lui pétrir les seins à travers son soutien-gorge. Il s’y prenait avec tant de maladresse et de brutalité, qu’elle n’en avait jamais connues. Encore que Samuel avait été jusque-là, le seul homme à avoir exploré son corps ; jamais il ne lui avait donnée une raison de vouloir parcourir d’autres cieux, même si à un moment, elle avait cru pouvoir définitivement se séparer de lui. Quoiqu’il arrive, maintenant cette certitude n’allait plus la quitter jusqu’à son dernier souffle : cet homme était le seul qu’elle aimerait à jamais…

    La sonnerie d’un téléphone interrompit soudainement Alex et il releva la tête. Voyant par là une occasion inattendue, elle lui donna un grand coup de genou dans l’entre-jambe et réussit à s’éloigner de lui. D’abord il hurla de douleur, en se repliant sur lui, mais ensuite, il se redressa et s’avança dangereusement vers elle. La première intention d’Anna fut de se ruer vers la porte, mais il l’aurait rattrapée avant qu’elle n’ait pu aller loin. Puis elle se souvint d’une idée qu’elle avait eue et courut vers l’eau qui bouillait à présent. C’était son seul et dernier espoir. Alex qui ne la croyait sans doute pas capable de ce qu’elle s’apprêtait à faire, continua à approcher, une expression de mépris sur le visage.

– Je te le ferai payer de milles manières, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien de toi.

     Il fit un autre pas, juste au moment où elle soulevait la marmite d’eau qu’elle renversa sur lui d’un seul coup.

    Un long cri de douleur emplit la maison entière, mais prise du même accès de rage qui l’avait habité lorsqu’il avait été à deux doigts de la violer, elle lui asséna un autre violent coup de pied dans les côtes et courut enfin vers la porte. Comme elle s’y était attendue, toutes les portes donnant accès à l’extérieur étaient fermées à clef et il n’y avait aucun autre moyen de sortie. Elle prit le téléphone qui n’avait pas cessé de sonner, en même temps qu’elle entendit la porte de la cuisine se refermer violemment.

– Je vais te tuer ! hurlait Alex d’une voix qui la fit songer au pire. Je-vais-te-tuer… !

    Elle n’attendit pas de le voir apparaître et courut s’enfermer dans une chambre dont la clef se trouvait dans la serrure. Cette fois elle ne doutait pas qu’il allait la torturer s’il l’attrapait. Elle jeta un coup d’œil à l’écran du téléphone qu’elle avait en main et porta une main à sa bouche.

    Espéra ?

    Pourquoi l’appelait-elle ?

    Un coup violent fut soudain cogné à la porte, qu’elle faillit pousser un cri.

– Je sais que tu es là, chérie, dit la voix d’Alex. Tu m’as défiguré !

    Il cogna à nouveau, un peu trop fort pour quelqu’un qui devait avoir des ampoules un peu partout sur le corps et dont la peau devait tomber.

– Sors, je te dis, où je mettrai le feu à cette maison, cria-t-il à nouveau. Tu imagines la tête d’Anour lorsqu’il verra les os et les cendres de la femme qu’il aime ? Je sais que tu as mon téléphone.

    Il ricana un moment avant de poursuivre en disant :

– Tu n’es pas idiote donc tu sais que j’ai un ou deux complices là dehors en toute liberté. Imagine un peu si l’un des bébés que tu as eu venait à disparaître, hein ? Ou peut-être même bien les deux. Ce sont quand même des jumeaux et d’après ce que j’aurais appris, ils sont à « l’hôpital », tu sais ce que cela veut dire ?

     Espéra…

     Anna ferma les yeux, évitant le mieux de penser à ce qu’il venait de dire. Pourtant c’était évident. Si les enfants étaient à l’hôpital et si Espéra était vraiment la complice d’Alex… Non, il ne fallait pas y penser, si elle ne voulait pas devenir folle.

     Elle l’ignora un moment et rejeta l’appel. Puis elle composa le numéro de Samuel, priant tous les saints pour qu’il daigne décrocher.

– Ouvre-moi cette porte ! continua Alex.

    Elle croisa les doigts et effectivement son vœu fut exaucé, à la troisième sonnerie.

– Anour, dit-il, de cette voix qu’elle avait cru ne plus jamais entendre.

***

– Pourquoi mon père n’est pas venu avec nous ?

     Samuel lorgna d’un air pensif la jeune femme qui représentait à présent, son seul espoir.

     Quelques heures plus tôt, il avait dû lui faire d’énormes promesses pour qu’elle se décide à l’aider. Des promesses qu’il allait se voir obligé de tenir, même si par malheur elle ne le conduisait pas à Anna. Non seulement, elle risquait de devenir aveugle, mais son frère était lui aussi entre la vie et la mort ; raison qui l’avait poussé à le conduire à l’hôpital pour éviter de laisser un autre mort derrière lui. Mais c’était impossible, il le sentait, Anna n’était pas morte. Elle se trouvait peut-être dans une mauvaise situation, mais si ce fou l’aimait, il y’avait des chances qu’il ne lui fasse pas de mal, parce que sinon…

    Son portable sonna et il y jeta un coup d’œil, avant de l’ignorer.

– Vous ne décrochez pas ?

– C’est sans importance.

    Farah le fixa longuement, puis comme pour éviter d’autres questions il décida de décrocher.

– Anour.

– Samuel…

    Il freina si brusquement que sans leurs ceintures de sécurité, Farah et lui auraient eu un choc des plus brutales.

– Anna ?

   Il reprit le contrôle du volant et brûla le feu.

– Pardonne-moi Samuel, l’entendit-il dire. Pardon…

   À l’idée qu’elle pleurait, sans doute parce qu’elle souffrait, son estomac se noua.

– Où…

– Il a dit qu’il va me tuer, dit-elle, d’une petite voix. Il est derrière la porte et il est très en colère.

– Anna… Dis-moi où tu es.

– Je ne sais pas, il ne me laisse pas sortir.

    Elle soupira.

– Edy…

– Ils vont bien, je te jure qu’ils vont bien.

– J’aurais tellement voulu te voir une dernière fois, tu sais. Je suis désolée…

– Écoute, je suis en route et je…

– En route ? Il est dangereux !

    Elle l’avait quasiment murmuré.

– Je crois savoir où il t’a emmenée.

    Le silence lui répondit.

– Anna ? Réponds-moi s’il te plaît… Anna.

– Je t’aime.

– Je sais et moi aussi.

– Non…

– Je t’aime Anna, je t’aime et j’ai besoin que tu tiennes le coup. Pour moi, pour les enfants.

     Elle se remit à pleurer.

– Tu es la meilleure chose qui me soit arrivée.

– Pourquoi me le dis-tu maintenant ? Pourquoi ?

– Parce que…parce que je n’avais pas encore réalisé que sans toi…

     Il y eut un grand bruit de bois cassé, puis l’appel prit fin.