Le café des cœurs brisés (Part III)

« Est-ce que tu t’es déjà fait rabaissé par celle que t’aimais secrètement ? Gentille en privé mais devant les gens, cruelle et légère ? »  

Nekfeu.

Le lendemain

10h13

    Travis ouvrit les yeux. Il se redressa péniblement et bailla à s’en détacher la mâchoire. Il consulta son smartphone, défila la liste des discussions sur WhatsApp, répondit à quelques messages puis reposa son téléphone.

    Il se leva en se demandant comment il avait atterri dans son lit. C’était un peu le trou noir dans sa tête vu qu’il avait fumé quelques joints après avoir fini au bar.

    Il prit son jean qu’il avait laissé sur le sol alors qu’il était défoncé. Il s’apprêtait à l’enfiler quand il vit la carte de visite de Cyril glisser hors d’une des poches arrière. Il ramassa la carte et décida de lui passer un coup de fil avant de sortir se chercher un truc à manger.

   Il composa le numéro sur son téléphone et attendit que l’homme qui lui a promis du travail décroche. On est dimanche, qu’est-ce qu’il peut bien faire, pensait-il quand Cyril décrocha enfin.

– Allô ?

– Bonjour Cyril, salua-t-il. C’est Travis.

– Ah comment allez-vous ?

– Bien bien. Vous avez dit de vous appeler si je voulais faire autre chose que barman…

– Droit au but, j’aime ça. Passe au café cet après-midi et on en discutera. Ou si tu ne veux pas entrer, tu peux attendre la fin du café.

– Je passerai, répondit Travis. Pour le moment je dois aller faire les comptes avec mon patron.

– A tout à l’heure alors, répondit Cyril visiblement satisfait du coup de fil.

                                      ***

– Vous avez la parole si vous voulez partager quelque chose avec nous, dit Cyril au petit monde qui était présent.

     Assis, en cercle avec les participants du café, il attendit patiemment que quelqu’un prenne la parole.

– Ce café est organisé pour nous, vous savez ? lança une voix près de la porte.

    Toute l’assistance se tourna vers la provenance de la voix. C’était Travis. Il se tenait dans l’encadrement de la porte. Il avança vers l’assise et tira une chaise pour prendre place.

– D’expérience, je sais ce que c’est qu’avoir le cœur brisé, poursuivit-il. Je sais que ça semble plus facile de se renfermer que d’en parler. Je sais que c’est plus tentant de se laisser gagner progressivement par la noirceur. Mais pourquoi sombrer dans la dépression quand on te tend la main pour en sortir ? Je sais que ça fait mal. Mais je sais aussi qu’on s’en remet si on s’en offre les moyens. Si la chenille dégoûtante qui vous fait sursauter et qui vous fait tordre le visage de dédain peut devenir un joli papillon qui vous fait sourire d’émerveillement, alors cette peine que vous ressentez vous pouvez l’apprivoiser en la partageant. Toutes ces oreilles et tous ces cœurs ici présents ne sont là que pour vous écouter, vous comprendre…

– Soyez comme des Phénix, renchérit Cyril. Au lieu de vous laisser consumer par votre douleur, partager la afin de renaître de vos cendres.

    La salle était remplie de femmes majoritairement. Et elles toutes étaient suspendues aux lèvres de Travis comme s’il était un messie, leur apportant une bonne nouvelle.

– Vous pensez que c’est beau d’avoir le cœur brisé ? s’indigna une femme assise à deux chaises de Travis. Vous pensez que c’est beau d’apprendre que votre mari vous trompe avec votre propre sœur ? Vous êtes là avec vos foutues belles paroles à nous demander de raconter nos vies comme si c’était aussi… simple.

– Comment vous sentez-vous madame ? lui demanda Cyril.

    Prise au dépourvu par la question, elle eut un imperceptible mouvement de recul sur sa chaise.

– Bien, répondit-elle d’un air méfiant.

– Comment vous sentez-vous réellement ?

    Elle se redressa sur sa chaise.

– En vérité, j’ai la rage. Mais si je veux régler ça par moi-même, mes filles n’auront plus de mère. Déjà qu’elles n’ont plus de père… Je laisse donc Dieu s’en charger, Il le fait si bien quand il le décide.

– Soyez forte pour vos enfants, lui dit Travis. Le pire aurait été que vous n’en saviez rien mais par la force des choses vous le savez. Et même si ça vous brise aujourd’hui, ça vous rendra plus fort demain.

   La dame hocha la tête et desserra ses poings. Elle se détendit sur sa chaise.

– Quelqu’un veut prendre la parole ?

   Une jeune femme assise à côté de la femme leva enfin la main.

– J’aimerais partager mon histoire, dit-elle.

– Nous ne sommes là que pour ça, répondit Cyril.

    Elle prit une profonde inspiration avant de se lancer.

– Bonsoir je m’appelle Hilda.

– Bonsoir Hilda, répondit tout le monde.

– J’ai rencontré Junior, le jour de mon examen de musique, il m’a tout de suite remarqué et coup du sort, la personne avec qui il était et qui nous a présenté n’était autre que mon cousin, qui se trouve être son meilleur ami. J’étais alors sur le point d’être mère et j’y faisais face seule. Il est devenu mon ami et ce sentiment a évolué au fil du temps et on s’est mis ensemble au bout de près d’une année. Il était mon soutien en toute chose et on partageait tout. Du moins c’est ce que je croyais. Après mon accouchement je me suis installée au Burkina et vu qu’il vivait à Accra, on ne se voyait que pour les grandes vacances. On s’aimait follement et on faisait nos projets de vie. Mais au bout de cinq années et après qu’il soit venu passer un week-end amoureux torride avec moi à Lomé, il a coupé tout lien avec moi et a juste arrêté de me faire signe, de répondre à mes messages et à mes appels. Il s’est littéralement arraché de ma vie. Comme cette drogue qu’on vous injecte dans le bras tous les jours jusqu’au jour où on vous l’arrache. Et sans sevrage, on espère que vous vous en remettrez. J’étais à un doigt de la folie et je m’acharnais au travail. Mais heureusement pour moi, j’avais toujours mon meilleur ami. Lui et mon fils, à eux deux, ont su maintenir mon monde en équilibre. Ils ont su combler ce vide qu’il a laissé. Ce qui m’a fait arrêter cette folie c’est le moment où il a écrit à mon meilleur ami en lui disant qu’il savait que je souffrais et qu’il fallait qu’il me soutienne. Notre histoire n’était pas parfaite Junior, mais je ne pense pas t’avoir fait quoi que ce soit pour mériter cette rupture silencieuse et lâche. Je pensais que tu m’avais révélé à moi-même, que mon monde tournait autour de toi et que tu étais cette personne à cause de laquelle toutes mes autres relations n’ont pas marché. Mais au final je me suis rendue que tu n’étais qu’un mec de plus…

    Elle sortit de sa torpeur.

– Bienvenue Hilda, chantonnèrent tous les membres en chœur.

– Merci, répondit la jeune femme.

– Comment te sens-tu maintenant que tu en as parlé ? lui demanda Cyril.

– Soulagée, répondit Hilda. C’est comme si je viens de me débarrasser d’un grand poids. Je n’osais pas en parler parce que je me disais que j’avais déjà tourné la page et qu’en parler ne ferait que raviver des choses que j’avais enterré.

    Elle sourit. Un magnifique sourire qui fit sourire Travis à son tour.

    Un jeune homme, la vingtaine à peu près leva la main.

– Bonsoir moi c’est Laurent. Je suis étudiant et voici mon histoire. -Notre aventure a débuté déjà au premier semestre de la classe de seconde. On était super amoureux elle et moi malgré qu’on n’était si jeune. C’était mon premier vrai amour je dirai. On a fini l’année en beauté et tout le monde à l’école nous enviait, même les professeurs. L’année suivante c’était toujours l’amour fou. On traînait partout elle et moi.  On était toujours dans notre petite bulle, à l’écart du reste du monde. Tout allait bien jusqu’à ce qu’un ivoirien débarque en pleine année scolaire…. C’était là qu’a commencé le parcours vers notre rupture… J’avais de l’amour à lui offrir sur un plateau de bois. Il avait de l’argent à lui offrir sur un plateau d’or.
    Il balaya l’assistance d’un regard absent.

– Tout le reste de l’année, elle ne m’a plus vraiment calculé. Mais dans les rares regards qu’elle posait sur moi, je pouvais encore lire de l’amour dans ses yeux. On s’aimait toujours tous les deux et ce, malgré les circonstances. Les lundis sont jours de devoir surveillé au lycée. Un lundi, ayant fini tôt, je décidai d’attendre mon amoureuse que j’étais en train de perdre. Je voulais lui parler de nous, et essayer de lui faire entendre raison. J’étais donc devant l’école quand elle sortit en compagnie de son ivoirien. Ils s’arrêtèrent tout juste à côté de moi. Je me rapprochai doucement d’elle et lui dis qu’il fallait que je lui parle. « Je ne veux plus de toi. C’est fini entre nous parce que tu n’es pas fait pour moi. Alors c’est mieux pour toi que tu m’oublies. », m’a-t-elle crié au milieu de la foule qui s’était constituée petit à petit devant l’école. Tout le monde l’avait entendu. Tout le monde m’avait regardé avec pitié. Tout ce que je voulais c’était te parler, savoir où on était dans notre couple et tenter de te récupérer. Mais dans ma vaine tentative de récupération, j’ai subi la honte de ma vie, j’ai attiré sur moi la moquerie et la pitié de toute l’école. Il m’a fallu du temps pour m’en remettre, beaucoup de temps. Mais je m’en suis remis. Et aujourd’hui j’espère que tu as trouvé avec lui ce que tu n’avais pas trouvé avec moi. Ça me rendrait triste de savoir que malgré tout ce que tu as fait, qu’il t’ait lâchée finalement, lassé.

1 commentaire sur “Le café des cœurs brisés (Part III)

  1. Tout ce qui ne tue pas te rend plus fort dit on souvent,pour cela je souhaite beaucoup de courage à Hilda et Laurent.Et merci beaucoup pour leurs témoignages.
    Laurent et Hilda babadé nami looo.
    A force de partager votre fardeau,vous l’avez vu s’alléger et cela vous a libéré.
    Bonne suite au café

    Waooo ça fait vraiment du bien

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