Le café des cœurs brisés (Part II)

 Deux semaines plus tard…

    Debout derrière le comptoir du bar où il bossait, Travis débarrassait les verres des quelques malheureux grains de poussières qui ont pu s’y poser depuis le matin. Les samedis, le bar était plein à craquer alors il fallait tout préparer en avance pour ne pas avoir de mauvaises surprises.

    Il était tellement concentré sur son travail qu’il ne remarqua pas tout de suite que quelqu’un venait d’entrer dans le bar. Ce dernier tira l’un des tabourets autour du bar et s’assit.

– Le bar n’ouvre que dans une heure, lança Travis sans même se retourner.

– Je le sais bien, répondit l’homme. J’ai un rendez-vous ici mais je suis un peu en avance. Est-ce que vous pouvez quand même me servir quelque chose en attendant ?

   Torchon sur l’épaule, Travis se retourna pour nettoyer le bar quand il vit enfin son interlocuteur.

– Vous ?! s’exclama-t-il.

   Il lui lança un regard noir avant de se rendre compte que son premier client de la journée était aussi surpris que lui.

– Travis ? fit ce dernier.

– J’accepte de vous servir votre verre si vous acceptez de ne pas me parler de votre café.

– Marché conclus, répondit Cyril en tapotant sur le comptoir.

– Vous voulez boire quoi ?

– Un desperado s’il vous plaît !

     Travis ouvrit le grand réfrigérateur qui trônait derrière le bar et mit la main sur une bouteille de desperado. Il la posa devant Cyril.

– Vous travaillez ici depuis longtemps ? demanda ce dernier en ouvrant sa bière.

– Six mois, répondit le jeune barman.

– Et vous aimez ça ?

– C’est le boulot de mes rêves, répondit Travis.

    Cyril ne nota pas le sarcasme dans sa réponse.

– Ah oui ? s’étonna-t-il. Et ça paie bien ?

   Il ne comprit que quand Travis leva les yeux au ciel.

– C’était donc un sarcasme, fit-il d’un air presque déçu en reprenant sa bière.

   Travis haussa les épaules.

– Non mais qui aimerait servir à boire à des alcooliques de 16h à x temps. Le pire c’est ceux qui boivent un coup dans tous les bars pour qu’on ne sache pas qu’ils sont de grands buveurs. Exploiter le désespoir des gens pour s’enrichir, c’est très rentable mais je trouve ça malsain. Je m’en contente en attendant de trouver mieux.

– C’est ce que tu penses de mon établissement ? lança une voix derrière eux.

    Travis, qui était encore occupé à nettoyer le comptoir, releva la tête en même temps que Cyril en entendant la voix de son patron.

– Vous avez toujours su ce que je pense de ce bar, répondit-il en reportant à nouveau son attention sur ses verres.

– C’est vrai mais évite de faire fuir mes clients avec tes séances de conscientisation, fit le patron. C’est ta paye qui en pâtira si mon bar manque de clients.

   Il sortit par une pièce au fond du bar.

   C’était un homme de grande taille avec un gros ventre et une grosse moustache qui lui donnait un air grognon.

– Comment faites-vous pour être entouré de tout cet alcool sans en boire ? Surtout avec…

   Il pointa l’index vers la poitrine du jeune homme.

– Déjà qu’est-ce que vous en savez de mes habitudes ? répliqua-t-il.

– Je sais reconnaître un buveur quand j’en vois et vous n’en avez pas l’air, répondit-il en sirotant sa bière.

– Je n’ai jamais été fan de l’alcool. Et je trouve vraiment ridicule le fait de boire parce qu’on a des soucis. Tu dessaouleras et tes problèmes seront toujours là à attendre que tu les résolves.

– Mais fumer n’est pas mieux non plus, vous savez ?

    Cyril sourit en voyant la surprise qui se peignit sur le visage de son interlocuteur.

– Vos lèvres et vos doigts, expliqua-t-il devant le regard interrogateur du jeune homme.

– Ah ! Je le sais très bien que fumer ne résout rien, répondit Travis. Mais je ne fume pas pour échapper à quoi que ce soit, je fume parce que ça m’aide à me détendre et à réfléchir.

– Si vous le dites, répondit-il.

    Un silence pesant s’installa entre les deux hommes. Chacun faisait mine de s’occuper de ses affaires.

– Sinon vous vous sentez mieux depuis ? finit par demander Cyril.

– Ce n’est qu’une peine de cœur vous savez, répondit le barman. Il n’y a pas de quoi en faire tout un plat.

– Si vous le dites. Mais est-ce que partager votre histoire vous a soulagé d’une quelconque manière ?

    Il fit mine de réfléchir pendant un moment puis haussa à nouveau les épaules.

– Disons que oui.

– Content d’avoir pu t’aider, répondit Cyril en levant sa bouteille. Et tu peux repasser si tu en as envie.

– Je n’en ai pas vraiment envie. C’est une bonne initiative ce que vous faites, mais je préfère partager mon histoire avec quelqu’un qui me comprend. Quelqu’un qui est déjà passé par là.

– J’ai l’impression que vous faites une fixation sur le fait que je n’ai jamais eu de peine de cœur. Vous vous sentez… trahi c’est ça ?

– C’est exactement ça.

– Je vous comprends parfaitement. Peut-être que j’aurais réagi de la même manière à votre place. Mais vous imaginez ce que ça peut faire de voir son père partir de la maison, sans explications et sans regard en arrière ? Vous savez ce que ça fait d’enterrer sa mère alors qu’on est encore au lycée ? Alors qu’on a encore rien fait pour elle, pour récompenser tous ses efforts et ses sacrifices ? Loin de moi l’idée de minimiser ce que vous ressentez ou ce que vous vivez, mais si c’est juste parce que votre copine vous a quitté que vous êtes en colère contre le monde entier, vous en trouverez une autre. Mais moi ma mère je ne pourrais jamais en trouver une autre. Je ne la reverrai plus jamais. Vous comprenez ça ?

   Travis resta sans voix. C’était Cyril qui avait fait mouche cette fois.

– Vous avez sûrement raison, céda-t-il après un moment de réflexion. Je ne sais pas encore ce que je ferai si ma mère venait à perdre la vie. Bien que je sache pertinemment que c’est inévitable, je préfère ne pas y penser. Cette fille, je l’aime. Je l’aime à en mourir. Je l’aime comme jamais je n’avais aimé auparavant. Je me voyais déjà faire ma vie avec elle. Devoir continuer sans elle, en pensant qu’elle est en train de refaire sa vie dans les bras d’un autre est quelque chose qui me ronge de l’intérieur. Elle me jure que non, qu’elle ne veut se mettre avec personne mais ce n’est qu’une question de temps. Et nous le savons bien elle et moi. Peut-être jusqu’à la fin de l’année, ou même à la fin de ce mois ou je ne sais pas. Mais ça arrivera quand même.

   Cyril hocha la tête en signe de compréhension.

– Je vais vous raconter une petite histoire, commença-t-il d’un air grave. Une semaine après le décès de ma mère, j’étais assis sous un arbre avec un ami qui était comme un grand frère et on discutait. Je lui parlais de toutes les responsabilités que j’avais, maintenant que ma mère n’était plus. Il m’a écouté attentivement et m’a laissé arriver à la fin de ce que je disais. Il a souri et vous savez ce qu’il m’a répondu ?

   Travis secoua la tête. Cyril posa ses deux coudes sur le bar et se pencha en avant.

– Il m’a sorti une phrase toute simple. Il m’a dit : « C’est rien on s’adapte. » Et il n’a plus rien ajouté. Sur le moment je me suis dit mais il se fout de moi. Avec tout ce que je viens de lui raconter c’est tout ce qu’il trouve à me répondre ? Mais deux ou trois ans plus tard, je me suis rendu compte qu’il avait raison. Parce que je me suis adapté et j’ai avancé. Alors adaptez-vous et avancez aussi. Si vous êtes faits pour être ensemble vous et cette fille, alors elle reviendra. Si ce n’est pas le cas, passez à autre chose. Ceux qui sont faits pour être ensemble trouvent toujours le chemin qui mène l’un à l’autre. Vous ne l’oublierez pas du jour au lendemain, mais vous ne pouvez pas non plus vous accrocher à quelque chose qui est déjà fini.

    Le jeune homme hocha la tête à son tour, le regard perdu dans le vide. Cyril vida sa bouteille et se leva.

– Cette manière dont vous avez raconté votre vécu sans donner de détails, j’ai vraiment aimé. Appelez-moi si vous voulez faire autre chose que servir à boire à des alcooliques de 16h à x temps.

    Il sortit son portefeuille de sa poche. Il l’ouvrit et régla l’addition. Il déposa sa carte de visite et alla s’asseoir à une table au fond du bar.

    Travis prit le bout de papier et l’enfonça dans la poche arrière de son jean en se promettant de réfléchir à son offre.

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