Le café des cœurs brisés (Part I)

    Un homme, la trentaine à peu près, ouvrit la porte de la salle où se tenait le fameux café. Les membres commencèrent à arriver petit à petit. Une demi-heure plus tard, la majorité des sièges était occupée.

– La séance peut commencer. Je crois qu’on a de nouvelles têtes. Quelqu’un à quelque chose à partager avec nous ?

    Personne ne réagit.

– Personne ? s’enquit-il après une minute d’attente. Les nouveaux, personne n’a rien à partager avec nous ?

    Un jeune homme au fond de la salle leva la main enfin la main.

– Ah on a un volontaire. C’est votre première fois n’est-ce pas ? demanda le responsable du groupe.

    Il hocha la tête. Il jeta un regard autour de lui. Personne ne réagissait. Tout le monde était assis dans la même position, le dos voûté et le regard dans le vide. Personne ne se regardait ni ne se parlait. Ils étaient tous là, comme des zombies ayant perdu toute humanité et attendant juste un signal pour s’attaquer aux survivants.

– Je vais vous expliquer le concept du café des cœurs brisés et ensuite je vous donnerai la parole pour que vous vous exprimiez. Vous êtes ici parce qu’on vous a brisé le cœur n’est-ce pas ?

   Il hocha à nouveau la tête.

– Venez devant et exprimez-vous donc ! Et surtout, soyez poétique !

   Le moniteur descendit de la petite estrade et vint s’asseoir. Le jeune homme se leva, traversa la petite assemblée puis monta sur l’estrade.

   C’était un bel homme au visage vif et aux traits tirés. Mais son regard. Quelque chose dans son regard s’était éteinte, donnant l’impression qu’il n’avait pas envie d’être là. Qu’il était ailleurs.

– Bonjour, je m’appelle Travis, commença-t-il.

– Bonjour Travis, répondirent quelques personnes dans l’assemblée.

– Quand on m’a parlé du café des cœurs brisés, j’ai trouvé l’idée quelque peu ridicule. Je me disais : avoir le cœur brisé, qu’est-ce qu’ils en savent vraiment ? Et puis qu’est-ce qu’ils peuvent en dire ? Je n’avais jamais rien vécu de tel, donc je n’avais pas idée à quel point ça pourrait faire mal. Mais aujourd’hui je suis là devant vous. Le karma, dira-t-on. – il marqua une courte pause – J’ai passé les deux dernières années de ma vie à courir après une fille qui a fini par m’accepter dans sa vie. On s’est rencontré un soir de mars sur Twitter, entre les clashs Congo – Togo et les railleries. On a tout de suite accroché. J’étais drôle et elle était gentille. À ses yeux j’étais un bon gars, la seule chose qu’elle me reprochait c’était que trop de filles me tournaient autour. À mes yeux elle était parfaite, la seule chose que je lui reprochais était d’être un peu trop réservée avec moi. On a fini par se mettre ensemble elle et moi. Avec le temps, je me suis calmé côté filles et elle m’a ouvert son cœur. Nous étions vraiment amoureux l’un de l’autre. Deux ans de miel et de sucre. De quoi vous donner le diabète rien qu’en lisant les messages. Mais aussi deux ans d’attente parsemés, çà et là, de quelques disputes. Attente d’un moment en tête à tête, attente de pouvoir enfin se toucher et sentir le parfum l’un de l’autre.

   Pas de tromperie, pas de mensonges. Chacun se réservait pour l’autre. On avait de petits projets que le manque d’argent a tôt fait d’annuler. On a connu des bas mais on a tôt fait de remonter. Puis un dimanche matin, suite à une dispute de la veille, elle m’a annoncé que c’était fini. En fait, dire qu’elle me l’a annoncé serait mentir. La vérité est qu’elle m’a amené à lui demander moi-même si elle voulait qu’on arrête. Ce que j’ai fait. Ce que je prenais pour une mauvaise blague ou pour une mauvaise passe s’est avérée.

   Il arrêta son discours et baissa la tête d’un air triste. II avait le regard dans le vide comme les autres. Il semblait perdu dans ses pensées. On pouvait sentir sa douleur rien qu’en le regardant.

– Et quel a été le motif de la rupture ? demanda l’organisateur.

   Il ne réagit pas. Il semblait ailleurs. Il était ailleurs.

– Travis tu m’en…

– Je vous ai entendu monsieur, le coupa-t-il. J’essayais juste de revivre ce dimanche matin pour mieux vous en parler. Elle m’avait dit qu’elle avait peur. Peur qu’on fonce dans le mur. Peur que notre histoire soit fausse et qu’elle en pâtisse. Mais comment peut-on avoir peur d’aimer ? Comment peut-elle m’aimer avec réserve si moi je me suis jeté corps et à âme dans notre relation ? Mais surtout comment peut-elle me laisser tomber alors qu’on s’est promis de toujours se reposer l’un sur l’autre ?

    Il se tut à nouveau. Il avait prononcé ces dernières phrases avec tellement de force que toute la salle le regardait à présent. Une femme au premier rang essuyait de grosses gouttes de larmes dont elle n’arrivait pas à endiguer le flot.

– Si elle était en face de toi, là tout de suite, que lui aurais-tu dit ou demandé ?

    Comme s’il manquait soudain d’air dans ses poumons, il ouvrit la bouche et commença à respirer bruyamment. Il prit ensuite une profonde inspiration comme pour maîtriser sa respiration. Il expira lentement. Il répéta l’action à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’il soit calme.

– Ça fait trois semaines. Trois semaines que je me réveille tous les jours en me demandant ce qui a pu se passer pour que tu me quittes sans raison valable du jour au lendemain. La veille tu me disais que tu ne voyais pas ta vie sans moi, et le lendemain matin tu me quittais sans vraie raison. On avait construit notre petit nid, on avait ce truc de plus que les autres couples qui devaient tenir la distance eux aussi. Même si j’ai failli des fois, on était toujours là l’un pour l’autre. Alors qu’est-ce qui a pu se passer pour que tu me laisses du jour au lendemain ? Qu’est-ce que j’ai pu faire pour que tu me laisses tomber comme un moins-que-rien ?

  Nos interminables et incessants appels téléphoniques. Nos grands débats autour de tout et de rien. Toutes ces choses qu’on a prévu faire mais qu’on ne fera peut-être jamais.

Tu n’étais peut-être qu’une voix à l’autre bout du fil, un visage derrière la vitre de mon écran mais cette voix m’apaisait et me faisait sourire comme un enfant. Et ce visage. Ce doux visage que je me plaisais à montrer à qui voulait voir, était la dernière chose que je visionnais en fermant les yeux la nuit. Et c’était la première chose que je voyais en réveillant parce que je t’avais tout le temps en fond d’écran.

     Il marqua une nouvelle pause.

– Tu étais ma bouée de sauvetage, celle à qui je m’accrochais dans ce vaste océan d’amertume et de problèmes. Quelque chose en moi s’est brisé quand j’ai réalisé que tu étais sérieuse et que c’était vraiment fini. Qu’il n’y avait pas de retour en arrière possible. Mais quand on me demandait je répondais : « Tout va bien, t’inquiète. » Mais la réalité était que je ne voulais pas en parler. Je me refusais de l’admettre à haute voix ou de l’écrire. Comme ça, ça restait abstrait, comme une de ces peurs qui te paralyse quelques secondes par moment et qui repart toute seule après. Le confesser à haute voix rendrait la chose réelle. Et je ne supporterais pas cette réalité dans laquelle tu n’es plus mienne, dans laquelle on est plus que des « amis » toi et moi. Je suis un rêveur né, tu me connais. Avoir des projets d’avenir et un plan de vie tout tracé c’est bien. Mais à quoi bon se gêner si demain n’est pas promis ? Demain c’est loin. À quoi bon se gêner si la minute d’après n’est pas promise ? Et le plus triste dans tout ceci est que, bien que tu m’aies déjà quitté, bien que notre histoire soit déjà finie, j’ai encore peur de te perdre…

    Il descendit de la petite estrade et traversa le public qui le suivit du regard. Mais au lieu de s’asseoir à sa place, il sortit de la salle.

   Le responsable du groupe lui emboîta immédiatement le pas.

– Travis ! l’appela-t-il alors que le jeune homme s’éloignait. Ne partez pas s’il vous plaît !

– Vous vouliez que je m’exprime n’est-ce pas ? Je l’ai fait. Maintenant j’aimerais rentrer chez moi. J’ai besoin d’être seul.

– Justement ne pensez-vous pas avoir été assez seul comme ça ? C’est une séance de partage et d’écoute. Vous avez partagé votre histoire et on vous a écouté. Maintenant que c’est votre tour, vous partez. C’est égoïste, vous ne trouvez pas ?

– Non, je ne trouve pas ! s’emporta Travis. Ce qui est égoïste c’est qu’une seule personne décide pour deux, sans concerter l’autre. Ce que je trouve égoïste c’est que vous, qui n’avez jamais eu de peine de cœur, organisiez un café des cœurs brisés. Qu’est-ce que vous en savez ?! Qu’est-ce vous pourrez leur dire pour qu’ils sentent que vous comprenez leurs douleurs ?

– J’ignore comment vous l’avez su, mais c’est vrai ce que tu viens de dire. Je n’ai jamais eu de peine de cœurs. Mais ma mère… J’ai vu ma mère s’éteindre à petit feu suite au départ de mon père. Malgré mes efforts, elle ne s’en est jamais remise. Tous ses problèmes de santé ont commencé à partir de là. Aujourd’hui, j’ai beaucoup à lui offrir mais elle n’est plus là pour en profiter. Personne ne doit avoir à traverser ça tout seul. Si ma mère avait quelqu’un pour l’écouter et comprendre sa douleur comme tu l’as dit, elle serait sûrement parmi nous.
Travis le fixa quelques secondes, l’air toujours aussi absent.
– Je suis désolé pour ta mère…, dit-il enfin. Mais si tu savais ce que c’est d’avoir le cœur meurtri, tu ne n’aurais pas insisté pour que je continue mon récit tout à l’heure.
– Tu as raison. Je t’ai un peu forcé la main. Je suis vraiment désolé. Je m’appelle Cyril et ça me ferait vraiment plaisir de te revoir aux prochaines séances. Je ne vais plus te retenir…
Travis enfonça les mains dans ses poches et s’éloigna. Cyril retourna dans la salle.

– Désolé pour cette petite interruption, s’excusa-t-il auprès des autres membres. Alors qui veut prendre la parole ?

 

16 commentaires sur “Le café des cœurs brisés (Part I)

  1. Paul tout d’abord, toutes mes félicitations et merci beaucoup a toi. Je lisais jamais mais grâce à de te soutenir en lisant tes chroniques, j’ai pris goût et je suis tombé amoureux de la lecture.
    Si non l’histoire est vraiment touchante. Je dirai même très.

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