J’étais plongé dans un noir total et glacé. J’étais dans une chute sans fin, n’ayant rien à quoi m’accrocher. J’étais comme un corps projeté dans l’immensité cosmique, dérivant à l’infini.

    Je vis ma vie défiler à toute vitesse devant mes yeux. Mes mauvais choix étaient amplifiés pendant que les bons choix passaient presque inaperçus. Une vague de remords et de regrets m’envahirent. Ce n’était plus comme quand j’étais à Autopsia. Cette fois j’avais la nette sensation que c’était vraiment la fin, que je mourrais pour de vrai. Le froid dans lequel je dérivais gagnait peu à peu mon corps.

   Une peur soudaine me prit. La peur de ne plus jamais revoir tous ceux à qui je tenais : mes parents, Soreah, Tek et même Solim. La peur de faire pleurer ma mère, de lui briser le cœur parce qu’elle ne me verrait plus jamais.

    Le regret s’ajouta à la situation. La dernière chose que j’avais dite à ma mère était un mensonge. Peut-être que si je lui avais dit la vérité, je n’en serai pas là. Le regret d’avoir éloigné tous ceux qui voulaient m’aider de moi.

– Alex ! entendis-je soudain au loin.

     J’avais l’impression que cette voix qui m’était familière était à des kilomètres de moi.

– Alex reviens, ne te laisse pas aller, continua la voix.

     Je sentis soudain une main me rattraper dans ma chute. Je m’y accrochai. La main me communiqua un peu de sa chaleur. Ce contact me raviva un peu, mais pas assez pour me sortir de cette noirceur étouffante. Cette noirceur qui m’ensevelissait petit à petit.

– Suis ma voix Alex, retrouve ma voix. Elle te guidera vers la sortie.

     Je laissai la main me remonter vers la petite lumière blanche qui s’était allumée dès que j’ai entendu la voix m’appeler. La lumière s’agrandissait au fur et à mesure que je m’en rapprochais.

     Je rouvris les yeux devant la mine inquiète de Tek. Soreah était à côté et me parlait mais je n’entendais plus ce qu’elle disait. J’aurais pourtant juré que c’était sa voix qui m’avait ramené à la vie. J’étais comme sourd pendant quelques secondes.

– Dieu merci tu es revenu, dit-elle en serrant ma tête contre sa poitrine.

    Je pouvais entendre les battements saccadés de son cœur. Je me sentais toujours faible mais je ne mourrais plus. Je n’étais plus au fond de cet océan sombre et glacé.

– Heureusement que nous sommes arrivés au bon moment sinon tu y aurais laissé la vie, me dit Tek.

– Comment vous m’avez retrouvé ? Et comment avez-vous fait pour entrer ici ?

– Je te raconterai une fois que nous serons hors d’ici, répondit-il. Tu peux marcher ?

– Pas encore, répondis-je. Que s’est-il passé ? Où est Ardys ?

     Soreah s’écarta pour me laisser le voir. Il était suspendu au plafond, dans un coin de la pièce. Chacun de ses doigts étaient couverts d’une petite cagoule, il était bâillonné et son corps était tordu dans une position bizarre. Mais il était toujours en vie.

– Mais qu’est-ce qui t’a pris de suivre cet homme au milieu de nul part ?

– Hum, répondis-je. Mettez-moi debout. Il faut qu’on rentre.

     Ils me soutinrent pour que je me mette debout. Prenant appui sur Soreah, je sortis de la case d’Ardys. Le soleil avait déjà entamé l’autre moitié de sa course. Toujours avec l’aide de Soreah, et de Tek par moment, j’arrivai jusqu’au portail magique de la ville.

– Qui demande à quitter la ville de Metni ?

– Les visiteurs Soreah, Alex et Tek, répondit ce dernier.

– Tek et Soreah peuvent passer. Alex quant à lui n’a payé que pour un aller simple et donc devra rester dans la ville ou sortir par l’autre portail comme l’a indiqué son hôte.

– Quel est cet autre portail ? risquai-je.

– La mort, répondit la voix, plus glaciale que jamais.

    Nous échangeâmes des regards inquiets.

– N’y a-t-il pas moyen que nous payons son tribu pour le faire sortir ? demanda Tek.

– Il n’y a que son hôte qui puisse en décider, répondit la voix.

– Attendez-moi ici, nous dit Tek avant de courir en direction de la maison d’Ardys.

     Il revint quelques minutes plus tard avec Ardys. Tek planta le bout de son doigt dans la colonne vertébrale de ce dernier et commença à parler. Ardys répétait en même temps que lui.

– Moi Ardys, accorde le droit de sortie à mon hôte Alex.

– Que celui qui promet une vie à la ville offre la sienne à la place en cas d’échec, répondit la voix.

   La dague argentée jaillit à nouveau du mur. Cette fois elle s’arrêta tour à tour devant chacun de nous comme si elle était à la recherche du coupable. Elle s’immobilisa enfin devant Ardys. Il plaça son doigt sur le bout et s’écroula tout de suite sur le sol.

   Soreah poussa un petit cri de surprise.

   Le couteau disparut en même temps que le corps d’Ardys et le passage s’ouvrit.

   Bien que nous venions d’assister à la mort d’un homme, aucun d’entre nous ne prit le temps de s’apitoyer sur son sort. Il l’avait provoqué lui-même après tout.

   Nous empruntâmes le portail et nous retrouvâmes à nouveau dans la ruelle sombre. Nous nous dirigeâmes vers les trois hommes qui continuaient de discuter à voix basse. Nous les dépassâmes pour sortir définitivement de cette maudite ville.

   Le passage qui menait hors de l’arbre s’ouvrit devant nous. Quand nous fûmes enfin sortis du baobab, il faisait presque jour. Mon corps et celui d’Ardys étaient toujours inconscients, adossés à l’arbre. Celui de Tek et Soreah reposaient à côté dans la même position.

– Que chacun touche la main de son corps, nous ordonna Tek.

    Dès que je le fis, je me retrouvai adossé au baobab. Je pus me lever facilement. J’aidai Soreah à se lever à son tour mais Tek était toujours inconscient.

   J’échangeai à nouveau un regard inquiet avec Soreah.

   Un sac se matérialisa soudain dans sa main. Il reprit conscience la seconde d’après.

– Je devais trouver un moyen de rendre ce sac et son contenu réel, expliqua-t-il en voyant nos mines inquiètes.

– Qu’allons-nous faire de son corps ? demandai-je en désignant le corps sans vie d’Ardys.

– Laissons-le là, suggéra Soreah. Sa moto est bord de la route, si nous l’enterrons ça passera pour une exécution et fera objet d’enquête. Alors que si son corps est retrouvé on conclura à une mort naturelle. Peu commune, mais naturelle quand même.

    Son raisonnement tenait la route. Un homme mort sous un arbre au milieu de nul part sera moins suspect qu’un homme enterré au milieu de nul part.

– Laissons-le là alors, conclus-je. Vous êtes venus comment ?

– En voiture. Mais on a du se garer beaucoup plus loin pour te chercher à pied. On ferait mieux d’y aller avant qu’il ne fasse complètement jour.

    Il reprit le chemin qu’ils avaient dû emprunter pour arriver jusqu’au baobab. Nous le suivîmes de près Soreah et moi. Nous débouchâmes sur un petit sentier qui était éclairé par les derniers rayons de la lune. Nous l’empruntâmes jusqu’à l’autoroute, où était garée la voiture de la mère de Tek.

    Une fois dans la voiture, Tek se tourna vers moi sur le siège arrière.

– Mais qu’est-ce qui t’a pris ?! beugla-t-il comme un père qui surprenait son fils de huit ans en train de fumer.

    Je restai sans voix. Je ne m’étais pas encore fait à l’idée que quelques minutes plus tôt, je mourrais sans m’en rendre compte.

    Je m’adossai à mon siège. Je respirai profondément, les yeux fermés.

– Qu’est-ce qui t’a pris putain ?! continua Tek.

– Calmer-toi Tek, intervint Soreah. Tâchons de rentrer à la maison, après on pourra parler de tout ça tranquillement, d’accord ?

    Il ne répondit pas. Il se contenta de tourner la clé dans le contact. Il démarra la petite Toyota Yaris de sa mère et prit le chemin du retour. Je m’endormis pendant le court trajet vers la maison. Je n’ouvris les yeux que quand la voiture s’immobilisa devant chez moi.

    Le soleil commençait à pointer à l’horizon, projetant sur la maison ses premiers rayons dorés. Je m’adossai à la voiture et plongeai mes mains dans mes poches histoire de les protéger du froid matinal.

– Je vous dois des explications, j’en suis bien conscient. Est-ce qu’on peut en parler ici dehors s’il vous plaît ? J’ai dit à ma mère que je passais la nuit chez Irina.

    Soreah croisa les bras en entendant son nom. Tek lui n’y prêta pas attention. Il me fixait sans ciller. Dans son regard je pouvais lire un mélange de soulagement et de colère.

– C’était qui cet homme ? demanda-t-il de but en blanc.

– C’est un mage qui m’a contacté il y a quelques temps. Il disait connaître ma mission et qu’il voulait m’aider. Il me parlait par télépathie.

– Comme ça ? répliqua Tek.

    Il n’avait pas ouvert la bouche mais je l’avais entendu clairement.

– Tu sais faire ça aussi ?

– N’importe quel mage peut le faire s’il s’y entraîne. Mais toi tu l’ignorais. Il n’a fallu que ça pour t’attirer dans un piège mortel.

– Il m’a dit qu’il m’aiderait à décupler et à maîtriser mes pouvoirs. Il m’a même montré comment empêcher des gens d’entrer dans ma tête sans que je m’en rende compte. Au début, j’étais très réservé et très méfiant. Mais c’était tout juste après l’incident de la foudre, quand vous vous êtes éloignés de moi. Je me sentais seul et je n’arrivais pas vraiment à avancer dans la maîtrise de mes pouvoirs, alors j’ai accepté son aide. Quand on est arrivé à Metni, il m’a dit que ma magie avait été souillée parce que j’avais pris une vie. Il m’a dit aussi que le bocal blanc devait purifier ma magie et la souillure devait apparaître dans le bocal noir. Et que par moment, je sentirai comme si j’étais en train de mourir, que c’était normal.

– Mais comment tu peux être aussi naïf ?! D’abord tu suis un inconnu au milieu de nul part soit disant pour t’aider à accroître et à maîtriser tes pouvoirs, ensuite il te parle de mort et toi ça ne te dit rien.

– Sur le moment non, répondis-je d’un ton naturel.

– Alex si on n’était pas intervenu à temps, tu serais mort à l’heure qu’il est. Il aurait volé tes pouvoirs. Il était en train de drainer ta magie hors de ton corps. S’il était arrivé à ses fins, ou plutôt si tu étais arrivé jusqu’au bout, tu serais mort.

– Je ne saurai vous dire merci pour m’avoir sauvé la vie. L’idée de retirer cette souillure dont il a parlé m’enchantait tellement que je ne me suis pas aperçu que c’était un piège. Je voulais juste être pur à nouveau. Me débarrasser de ce poids. Je voulais enfin maîtriser mes pouvoirs pour accomplir ce qu’on attend de moi.

– Quoi que tu aies pu faire, tu dois l’accepter comme faisant partie de toi et tu dois vivre avec. Ça t’aidera à faire de meilleurs choix à l’avenir. Ce n’est par un quelconque rituel que tu te purifieras mais par tes propres actes et choix quotidiens. Tu peux choisir qui tu veux être, alors assure-toi de choisir la meilleure personne. Je ne t’ai pas délaissé. J’étais à un séminaire pour mieux t’aider. C’est pour ça que je ne passais plus à la maison.

– Je me suis senti délaissé puisque tu ne m’as pas prévenu. Soreah aussi est partie. Alors j’étais vraiment seul. Comment avez-vous su que j’étais en danger ?

– D’une manière que je ne m’explique pas encore, je suis lié à toi. Ta note vocale m’a d’abord alarmé. Je me disais que tu étais peut-être sur le point de faire une bêtise. Mais après je me suis dit tu étais un grand garçon et que tu pouvais t’en sortir tout seul. J’avais oublié à quel point tu peux être impulsif. Mais j’ai tout à coup commencé à mal me sentir dans ma peau. Comme si quelque chose d’horrible se passait et que je devais intervenir. Je t’ai donc cherché sur Snapchat grâce à la nouvelle mise à jour pour vérifier que tu étais chez toi. Mais au lieu de ça je t’ai trouvé au milieu de nul part. Ça m’a encore plus alarmé. J’ai donc appelé Tek pour le prévenir. Grâce à Google Maps, on t’a retrouvé… J’ai vraiment eu peur quand j’ai trouvé ton corps inconscient sous ce baobab.

    Elle s’approcha de moi d’un pas hésitant et posa sa tête contre ma poitrine.

– J’ai cru que je t’avais déjà perdu, dit-elle d’une petite voix.

    Je la serrai contre moi.

– Non tu ne m’as pas perdu et tu ne me perdras plus, lui murmurai-je à l’oreille en frictionnant son dos. Je ne ferai plus jamais rien sans vous, je te le promets.

   Elle se blottit contre moi.

– Tek, tu dois tout me raconter en détails, dis-je après un court moment de silence.