Autopsia (Part XXVIII)

– Qui habite ici ?

– Des gens comme toi et moi mais aussi des esprits de tout genre, de toutes les formes et tous azimuts.

    En écarquillant mes yeux, ils s’habituèrent rapidement à l’obscurité et je pus distinguer un groupe de trois personnes qui discutaient à voix basse à quelques mètres de nous.

    Ardys commença à marcher. Je lui emboîtai le pas. Lorsque nous arrivâmes au niveau du groupe, je saluai poliment. Ils se turent automatiquement et ne répondirent pas à ma salutation. Au lieu de cela, ils me tournèrent le dos comme si j’étais un paria qu’ils bannissaient de leur groupe.

   Surpris par leur réaction, je consultai Ardys du regard. Ce dernier m’attrapa par le bras comme un enfant en faute.

– Oublie toutes tes bonnes manières quand tu es ici ! Ne salue personne ! Ne regarde personne et surtout ne parle à personne ! La magie n’est pas basée sur la sympathie et tu l’apprendras à tes dépends si tu ne suis pas mes instructions à la lettre.

– Compris.

– Quoi que tu aies cru apercevoir, ne prend un air surpris et surtout n’essaies pas de bien voir ce que c’est. Tu pourrais le regretter.

    Je hochai la tête dans le noir comme s’il pouvait me voir.

    La petite ruelle dans laquelle nous avions atterri était interminable. Si cette ruelle donnait froid dans le dos, mon compagnon de route ne semblait pas s’en soucier. Il avançait avec une telle assurance qu’on aurait cru qu’il y a vécu toute sa vie. Je n’en savais rien d’ailleurs.

     Je faisais de grands pas pour qu’il ne me devance pas trop, tellement il marchait rapidement. Il n’y avait pas ni mur, ni  arbres qui le bordaient. Que du noir tout autour. Après avoir marché sur une bonne centaine de mètres, il s’arrêta sans crier gare. Je faillis le heurter mais réussis à l’esquiver habilement sans le toucher. Il avança vers ce qui ressemblait à un mur, murmura quelques mots et revint sur ses pas.

– Qui demande à entrer dans la ville de Metni ? tonna soudain une voix d’homme.

     La voix déchira le silence pesant qui régnait dans la ruelle. Elle avait quelque chose qui donnait la chair de poule.

– L’habitant Ardys et son hôte Alexandre ! répondit mon compagnon de route.

– Est-ce pour un aller simple ou un aller-retour ? continua la voix.

– Un aller simple, répondit-il sans me consulter.

     Je lui donnai un léger coup de coude pour lui signifier que je ne comptais pas passer le restant de mes jours dans cette ville. Il m’ignora.

– Il empruntera l’autre portail pour sortir de la ville, compléta-t-il imperturbable.

– Alors qu’il paie son accès ! trancha la voix.

– Qu’attendez-vous de lui ?

– Quelques gouttes de son précieux sang pour renforcer les remparts de la ville.

    Une dague argentée à la lame ondulée jaillit du mur. Il flottait verticalement en l’air. Elle s’arrêta devant moi.

– Place ton index sur le bout du couteau, m’ordonna Ardys.

    Je tendis une main tremblante vers la dague et posai mon index sur sa pointe. Une douleur aiguë me traversa aussitôt le corps m’obligeant à retirer immédiatement mon doigt. Je me crispai sous l’effet de la douleur. Je vis un filet de mon sang couler le long de la lame avant qu’elle ne disparaisse.

    Avant même que je ne puisse protester, un passage s’ouvrit devant nous. Nous nous y engouffrâmes pour nous retrouver en plein jour.

    Ébloui, je portai ma main à mes yeux pour en faire une visière. Je pus alors constater qu’on était dans une rue. Et à première vue, c’était une rue de marché.

– Ce n’était pas que du sang que j’ai donné n’est-ce pas ?

– La magie est contenue dans ton sang et dans chaque cellule de ton corps et tout saignement causé par un objet magique fera aussi mal que ce que la dague. Je te préviens tout de suite : pour accroître tes pouvoirs, ça fera aussi mal. C’est juste qu’il n’y aura plus de saignement.

    Je déglutis péniblement en entendant cela. Si une seconde de cette douleur m’avait fait me crisper, que se passerait-il pendant un contact prolongé ?

– Il n’y a rien pour atténuer la douleur ?

– La douleur forge. Mais si tu ne peux pas la supporter, je t’aiderai.

–  C’est quoi l’autre porte ?

– Une porte par laquelle sortent ceux qui ne pourront plus jamais revenir ici.

– Pourquoi je ne reviendrai plus ici ?

– Tu reviendras y faire quoi ? répliqua-t-il.

    Je ne répondis pas. Il avait raison, me dis-je. Que reviendrai-je faire dans un tel endroit ?

    Je portai mon attention sur le marché qui s’animait autour de nous. Les acheteurs allaient d’étalages en étalages tels des abeilles à la quête de la meilleure fleur. Les vendeurs quant à eux, proposaient des denrées normales, comme dans les marchés hors de Metni.

    Plus loin dans la rue du marché, quelques boutiques étaient alignées sur le côté gauche. Aucune d’entre elles n’avaient d’enseigne. Il était donc impossible de deviner ce qu’ils proposaient comme articles ou même de savoir de quel genre d’établissement il s’agissait.

– Rappelle-toi ce que je t’ai dit il y a quelques minutes, me dit Ardys alors qu’il avançait vers l’une des boutiques.

    Je hochai à nouveau la tête.

    Il pénétra dans la première boutique sur le chemin, moi sur les talons.

    A part de vieilles bouteilles et fioles qui prenaient la poussière sur les étagères, l’endroit était complètement vide. Derrière le comptoir, un objet d’une forme peu commune prenait de la poussière.

– Bonjour Doki, salua Ardys.

– C’est qui ce jeune insolent que tu traînes avec toi et qui s’amuse à dévisager les gens si tôt le matin ? répondit une voix derrière le comptoir.

     Je jetai un regard circulaire dans la boutique, à la recherche de la source de la voix.

– Il est avec moi, répondit Ardys d’une voix glaciale.

    Je découvris enfin la provenance de la voix. Ce que j’avais pris pour un objet une minute plus tôt n’était autre qu’un buste humain sans tête. Je reculai d’un pas quand il se dressa de tout son long. Même sans tête, il me dépassait d’une bonne tête. Il était couvert d’habits dont le temps a eu raison depuis fort longtemps.

– Je le défis en duel pour m’avoir manqué de respect de la sorte, dit-il en posant ses mains desséchées sur le comptoir.

     Il se pencha en avant comme pour m’analyser de plus près.

– Très bien. Mais d’abord il te faudra m’affronter, lui proposa Ardys.

   Doki se rassit tout de suite. Ardys se tourna vers moi.

– Toi je t’ai dit de ne pas fixer les gens ! grogna-t-il entre ses dents.

– Mais j’ignorais qu’il était là, me défendis-je. Comment pourrais-je fixer quelqu’un que je ne vois même pas ?

    Il se tourna à nouveau vers le géant sans tête.

– Donne-moi ce que je suis venu chercher.

    Sans se faire prier, il sortit un sac derrière le comptoir et le tendit à Ardys. Ce dernier récupéra le sac et tourna les talons.

– Tu m’en laisseras un peu ?

    Ardys lui jeta un regard noir, qui le fit se rasseoir comme s’il lui avait jeté un sort.

     Mon guide sortit de la boutique sans un mot de plus.

– De quoi parlait-il ? Et puis comment se fait-il qu’il ait aussi peur de toi ?

– La force ne respecte que la force, répondit-il simplement. Si mes pouvoirs étaient inférieurs aux siens, il t’aurait à sa merci sans que je ne puisse rien y faire.

– J’aurais pu le battre tu sais ?

– Tu invoquerais la foudre sur lui ? Et s’il tirait ses pouvoirs de la foudre ? Tu as perdu ton combat d’avance une fois que tu as sous-estimé ton adversaire. Ce n’est pas parce qu’il n’a pas de tête qu’il ne voit pas ou qu’il n’entend pas. Tu l’as remarqué toi-même.

      Il s’était arrêté à quelques mètres de la boutique pour me donner ces explications. Il reprit la direction opposée à celle que nous avions prise pour nous rendre à la boutique.

      Il s’arrêta devant une petite maison aux murs bas. Il ouvrit le petit portail et y entra. Je le suivis sans attendre son invitation.

      Un détail me frappa tout de suite quand je vis les deux cases que comportait la maison : c’était les mêmes cases que dans les images que j’avais vu en entrant de force dans son esprit quelques semaines plus tôt. Et le plus dérangeant, voire malsain, était que celle de sa marâtre était à moitié brûlée.

     Un frisson me parcourut tout le corps.

     Choqué, je n’avais pas remarqué que je m’étais arrêté devant les cases. Il revint vers moi et fis face aux cases.

– Cette fameuse nuit a fait de moi celui que je suis aujourd’hui alors je tenais à en garder des souvenirs, m’expliqua-t-il. Même si ça parait malsain, ça ne part pas d’une mauvaise intention. Cette case – il désigna la case de sa mère – est le seul endroit où je trouve la paix et le sommeil. Et celle-ci me rappelle qu’il y a un Dieu qui veille sur nous les orphelins. Mais on n’a plus le temps pour le passé, passons aux choses sérieuses. Suis-moi.

     Il entra dans la case de sa mère. Je lui emboîtai le pas. A part une petite natte qui reposait contre le mur dans un coin de la pièce, cette dernière était complètement vide.

    Il prit la natte et l’étala sur le sol au pied de l’un des quatre murs de la case. Il me fit signe de m’asseoir. Il renversa le contenu du sac qu’il avait récupéré chez le géant sans tête sur la natte. Le sac ne contenait que deux récipients aux cols effilés et à la base ovale. On aurait dit les éprouvettes qu’on utilisait en cours de chimie. L’un était blanc et l’autre noir. Il me tendit le blanc et posa le noir devant lui.

– Ces deux bocaux sont magiques et sont connectés l’un à l’autre. Le blanc que tu tiens en main a le pouvoir de purifier et d’accroître ta magie. Purifier parce que tu es un mage blanc et tu as pris une vie, ce qui va à l’encontre des principes de la magie blanche. Ta magie est tachée du sang de cette vieille femme. Mais par ce processus la purifiera. Et le prix a payé c’est la douleur. La plus intense des douleurs. Tu auras même l’impression d’être en train de mourir à un certain moment, c’est tout à fait normal. Surtout quoiqu’il arrive tu ne dois détacher ta main du récipient sous aucun prétexte. Quand le moment viendra, le bocal quittera ta main toute seule. Le bocal noir que tu vois là, sera le réceptacle de la tache qui souille ta magie. A la fin, il émettra une lueur sombre, ça voudrait dire que tu as réussi.

      Je pris une profonde inspiration.

– Je suis prêt, dis-je d’une voix sereine.

     Je le pensais vraiment.

– Je serai là tout au long du rituel, me dit-il. Maintenant concentre-toi sur le bocal. Transmets-lui toute ta rage, toutes tes peurs et toute la haine que tu as pu ressentir au cours de ta vie. Et quand la douleur viendra, ne te crispe pas, accueille-la. Embrasse-la et laisse-toi emporter par elle. Il n’y a que comme ça que tu puisses purifier ta magie.

      Je m’assis dos au mur.  Je pris le bocal à deux mains. Je fermai les yeux et me laissai envahir par la rage qui m’avait animé avant que je n’invoque la foudre sur ma grand-mère, les remords qui m’avaient envahi quand je me suis rendu compte que Soreah avait été blessé.

   Une douleur aiguë jaillit soudain dans ma colonne vertébrale. Je me raidis, les paupières toujours fermées. Je laissai la douleur m’envahir. Je pouvais la sentir dans chaque recoin de mon corps.

   Au fur et à mesure que la douleur augmentait, je pouvais sentir ma force vitale me quitter. Mon corps commença à faiblir. Ma vue s’assombrit à petit feu. 

  J’ouvris les yeux pendant une fraction de seconde. Je vis les deux bocaux qui brillaient, mais celui que je tenais brillait le plus. Puis ce fut le noir total…

 

8 commentaires sur “Autopsia (Part XXVIII)

  1. Waooo!très cool.Beaucoup de courage à toi Paul.Je me demande d’où trouves tu les inspirations pour Autopsia,je veux dire le côté spirituel d’Autopsia,les magies …
    Merci

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