– Oh dé…désolée, bredouilla-t-elle. Je voulais juste vous prévenir que le dîner était prêt.

    Elle claqua la porte derrière elle comme si de rien n’était. Irina et moi nous regardâmes puis elle éclata de rire. Quelques secondes après, je me mis à rire aussi sans trop savoir pourquoi.

   Quand nous reprîmes nos souffles, nous descendîmes en évitant de nous regarder ou de regarder Soreah, de peur d’éclater de rire à nouveau.

   À ma grande surprise, elle ne dînait pas avec nous, prétendant ne pas avoir faim. Je dînai donc en tête à tête avec Irina puisque ma mère avait décidé d’attendre le retour de son mari pour dîner.

– Depuis quand es-tu rentrée ? lui demandai-je alors qu’on venait d’entamer nos plats d’Akoumé.

– Il n’y a même pas deux heures, répondit-elle. Quand j’ai appris que tu avais eu un accident et que tu étais dans le coma, j’étais vraiment en panique. Je n’avais qu’une seule envie : rentrer être à ton chevet. Et vu que j’ai fini mon examen de fin d’année, j’ai supplié mon père de me faire rentrer sans attendre les résultats. Et donc me voici devant toi. Mais finalement j’ai l’impression que Jasper a exagéré pour rien.

– Qu’est-ce qu’il t’a dit ? lui demandai-je entre deux bouchées.

– Que tu ne reconnaissais personne et que tu ne te rappelais plus de rien. Et quand je lui ai demandé de me faire une photo de toi, il m’a dit que ce serait malsain de prendre une photo de toi dans cet état.

   Je manquai de m’étouffer en écoutant sa dernière phrase.

– Que quoi ? lui demandai-je.

– Tu as bien entendu, répondit-elle.

– Jasper n’est jamais venu me voir à l’hôpital pendant les deux semaines que j’y ai fait. Alors je ne vois pas comment il pourrait prendre une photo de moi, si ce n’était pas malsain.

– Quoi ? ! s’exclama-t-elle, surprise. Mais il me donnait de tes nouvelles tous les jours, me disant que ton état ne s’améliorait pas et tout. J’avais vraiment peur. Pas plus tard qu’hier il me disait que tu n’allais pas bien et que tu ne reconnaissais personne. Qu’il était venu te voir, tu l’as traité comme un étranger. En rentrant je m’attendais à te retrouver dans un sale état.

– Il t’a menti, répondis-je en glissant ma main dans la sienne au-dessus de la table.

– Eh bien, je suis contente de me rendre compte qu’il m’a menti, répondit-elle.

     Après le dîner, nous restâmes devant la télé dans ma chambre à discuter jusqu’à tard dans la nuit.

– On était un couple modèle, dit-elle. Qu’est-ce qui nous est arrivé en chemin ? me demanda-t-elle après un court moment de silence.

     Je connaissais parfaitement la raison de notre pseudo-rupture mais j’ignorais comment elle prendrait la nouvelle alors je décidai de ne rien lui dire par rapport à toute cette histoire de pouvoirs. Même si je pouvais lui faire confiance, je pourrais être désagréablement surpris.

– La distance sûrement, répondis-je. La distance peut tuer un couple certes mais c’est aussi et surtout le manque de communication. On avait l’habitude de tout se raconter entre nous, on se confiait l’un à l’autre même quand ça devait faire mal. Après ton départ et avec nos emplois du temps respectifs et tout le reste, on ne trouvait plus de temps pour notre couple. Voilà en gros.

– Tu as raison, répondit-elle en se blottissant contre moi. Et maintenant il est trop tard pour essayer d’arranger les choses.

– Beaucoup de choses ont changé et il serait difficile de juste…reprendre comme si de rien n’était. Même si ce n’est pas l’envie qui manque…

     Je devais admettre qu’elle avait raison. Même si je le voulais, avec tout ce que je savais, je ne pourrais pas me remettre avec elle. Surtout depuis que j’ai su qui était Soreah et le rôle qu’elle était censée jouer dans ma mission.

    Nous continuâmes la discussion sur d’autres sujets jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Je restai là à fixer le plafond pendant ce qui me sembla être une éternité. Puis le marchand de sable fit son œuvre et je me retrouvai dans les bras de Morphée.
                                                                                 ***
– Alex réveille-toi, entendis-je dans mon sommeil.

    On me tapota doucement la joue puis j’ouvris péniblement les yeux pour les refermer tout de suite après, ébloui par la lumière.

– Il faut que je rentre, me dit Irina.

    Je baillai à m’en détacher la mâchoire avant de rouvrir les yeux.

– Tu ne veux pas rester pour le petit déjeuner ? lui demandai-je d’une voix ensommeillée.

– Non, je ne peux pas. Depuis mon retour, je n’ai pas encore vu mon père. Je veux donc rentrer pour le voir au petit déjeuner avant qu’il ne parte au boulot.

– Je comprends, répondis-je en m’extirpant de force des draps.

     Je me mis debout et me cherchai de quoi m’habiller. Nous descendîmes les marches en discutant. Nous débarquâmes dans le salon où une valise attendait au milieu du salon. Soreah y entra en même temps que nous, un sac à la main.

– Bonjour, la saluai-je le plus naturellement possible.

    Elle ne répondit pas.

– C’est à toi la valise ?

    Elle hocha la tête.

– Tu viens de recevoir tes affaires où…

– Je m’en vais Alex, lâcha-t-elle froidement. J’ai démissionné hier soir.

– Mais pourquoi ? ! m’exclamai-je, surpris.

– Je ne sers à grand-chose ici. Celui dont je suis censé m’occuper se porte mieux que moi alors je ne vois plus mon utilité.

    Je restai là, ne sachant ni quoi faire ni quoi dire pour la retenir. Elle prit sa valise et commença à la tirer vers l’entrée du salon, emportant une partie de moi avec elle.

    Je sentis Irina tirer sur le bras mais je n’y fis pas attention.

– Tu te souviens de la fois où tu voulais m’empêcher de rentrer chez moi un soir ? me chuchota-t-elle à l’oreille.

    La scène me revint tout de suite à l’esprit. C’était un vendredi soir où elle voulait qu’on sorte mais je n’étais pas très partant alors elle a voulu partir sans moi. J’ai alors feint un malaise et elle a dû passer la soirée avec moi puisque mes parents n’étaient pas là. Je lui ai avoué le lendemain et elle m’a boudé toute la journée pour ça.

     Soreah était non seulement infirmière mais elle tenait aussi à moi. Donc pour une raison ou pour l’autre, elle resterait au moins jusqu’à ce que j’aille mieux.

– Tu penses à ce à quoi je pense ? lui demandai-je, d’un air complice.

    Elle hocha la tête. Je ne perdis pas une seule seconde de plus avant de m’écrouler sur le sol en m’assurant de faire le plus de bruit possible.

– Alex ! s’écria Irina avant de s’accroupir près de moi.

    Du coin de l’œil, je vis Soreah se retourner et je fermai les yeux.

    J’entendis le bruit sec du poignet de la valise qui frappait le sol, suivi du bruit sourd que faisaient les pas de Soreah sur le carrelage.

– Que lui est-il arrivé ? demanda-t-elle à Irina.

– Je ne sais pas, il se portait bien et il a perdu connaissance tout à coup.

– Alex, m’appela-t-elle en me giflant doucement. Alex !

   Je gardai mes paupières closes en m’assurant de ne pas les fermer avec trop de force.

   L’une d’entre elle me glissa un coussin sous la tête. Je restai allongé sur le sol, faisant semblant d’être inconscient.

– Que s’est-il passé ?

– Rien. Il s’est évanoui d’un coup.

– Peut-être que vous avez trop abusé du sexe hier et qu’il se sent faible, lâcha Soreah.

    J’étais sur le point d’ouvrir les yeux quand je sentis quelqu’un me pincer le bras. Je me ravisai donc et me détendit, attendant que Irina trouve une réponse.

– Non on a absolument rien fait, répondit-elle. Hier je l’ai carrément forcé pour qu’on fasse des choses. Mais après ton passage, il m’a expliqué que c’était à cause de toi qu’il ne voulait plus rien avoir avec moi. Je suis resté parce qu’il était trop tard et qu’il ne voulait pas me laisser rentrer toute seule. Ce n’est pas mon truc de se mettre entre les gens.

– Oh t’inquiète, il n’y a rien entre nous.

– Peut-être pas officiellement mais il y a quelque chose quand même, répliqua gentiment Irina.

      Je commençai à bouger.

– Alex ! entendis-je à nouveau.

     J’ouvris les yeux et vis les seins de Soreah près de mon visage. Je déglutis.

– Qu’est-ce qui s’est passé ? demandai-je.

– Soreah était sur le point de s’en aller quand tu es tombé dans les pommes sans raison apparente, répondit Irina avant que Soreah ne puisse ouvrir la bouche.

       Je me tournai vers Soreah pour qu’elle confirme ce que venait de dire Irina.

– Il va mieux maintenant, tu peux partir. Je m’en occuperai, enchaîna Irina.

– Es-tu infirmière ? lui demanda Soreah.

– Non. Mais vu que son infirmière a démissionné et que sa mère n’est pas encore sortie de sa chambre, je m’en occuperai.

– Ne vous inquiétez pas pour moi, intervins-je. Ce n’est qu’un petit malaise de rien du tout.

      Je me levai et ramassai le coussin comme si de rien n’était.

– Irina, rentre chez toi s’il te plaît, je ne veux pas que tu manques ton père à cause de moi. Ma mère va descendre d’un moment à l’autre.

– Tu es sûr ?

     Je hochai la tête.

– Très bien, n’hésite pas à me faire signe si tu as besoin de moi.

     Elle se mit sur la pointe des pieds et me fit un bisou sur le front avant de s’en aller. Il ne resta plus que Soreah et moi.

– Ne t’en va pas s’il te plaît, dis-je à Soreah une fois qu’Irina fut hors de portée d’oreille.

– Tu viens de faire un malaise alors je ne pourrais pas partir et te laisser comme ça.

– Peut-être mais je veux que tu restes même quand je me sentirai mieux.

     Elle leva vers moi un regard triste.

– Tu veux que je reste ici où je me sens complètement inutile et pour regarder le défilé de femmes qui passera dans ton lit ? me reprit-elle. C’est si égoïste de ta part de me demander de rester après ce que j’ai vu hier…

– Non, ce que tu as cru voir. Je sais de quoi ça a l’air mais crois-moi quand je te dis qu’il n’y a plus rien entre elle et moi. J’imagine bien ce que tu as pu ressentir en nous surprenant dans cette position. J’ai mis les choses au clair avec elle.

– Ça n’a plus d’importance. C’est trop facile de me dire que je suis la femme de ta vie pour ensuite sauter sur la première qui se pointe. D’abord, il y a eu Solim. On a mis ça sur le compte de sa sorcellerie. Irina c’est une sorcière aussi ? Elle contrôle ton esprit aussi ? Je ne comprends pas comment ça marche chez vous les mecs mais quand on dit vouloir une fille, on laisse toutes les autres pour se concentrer sur elle…

– Même quand cette fille a peur de toi ? Même quand elle te voit comme un monstre ? Même quand à chaque pas que tu fais vers elle, elle se débrouille pour que tu te retrouves dix pas en arrière ? J’ai invoqué la foudre sur cette femme parce que sinon elle s’en serait prise à nous. Elle venait juste de tuer mon père, il n’était pas question que je la laisse te toucher. Je ne me le serais jamais pardonné alors j’ai fait ce qu’il fallait. Si cela fait de moi un monstre ? Bien sûr. Mais un monstre qui t’aime et qui ferait n’importe quoi pour te savoir en sécurité. Pour l’incident du jardin, je ne t’espionnais pas. Je t’ai entendue élever la voix alors j’ai voulu jouer au chevalier servant histoire de pouvoir revenir dans tes bonnes grâces. Mais au lieu de ça, tu t’es encore plus éloignée. Tu me parlais à peine. Ce que tu ne sembles pas comprendre c’est que j’ai vraiment besoin de toi Soreah, pour moi et pour ma mission. Tu y joues un très grand rôle et je ne veux juste pas te laisser partir…

      Je tendis la main pour lui caresser le visage mais elle recula instinctivement la tête.

– Si je suis censée faire partie de ta vie et de ta mission comme tu le dis alors je reviendrai vers toi, toute seule. Tous ceux que j’ai aimé et que je laisse entrer dans mon cœur viennent juste y foutre le bordel et en ressortir, alors je préfère m’en abstenir pour le moment. Je n’aurai plus la force de le supporter si ça arrivait.

– Je ne suis pas comme tous ces autres dont tu parles.

– Mais tu n’es pas mieux non plus…

      Elle reprit sa valise et sortit du salon, je n’essayai plus de la retenir cette fois. Je la laissai s’en aller…