C’est alors que je me rappelai que je n’avais rien avalé de la journée.

– C’est sûrement la faim, répondis-je. Tu as préparé quoi ?

– Il reste du riz, je te réchauffe ça si tu veux.

– D’accord.

    Je montai dans ma chambre pour changer mon tee-shirt le temps qu’elle finisse. Je redescendis  pour manger, mon grimoire des plantes sous le bras. Je me posai ensuite sur la terrasse.

    Je n’avais plus revu Tek de la journée et Soreah n’était pas dans les parages. Elle devait être dans sa chambre, pensai-je.

    Je me plongeai dans mon livre sans trop savoir ce que je cherchais. Je continuais ma documentation jusqu’à ce qu’une idée me vienne en tête.

    Je posai le livre. Je marchai jusqu’au jardin à côté de la terrasse. Je cueillis une fleur et le posai sur ma paume tendue. Je me concentrai dessus en pensant très fort à le brûler. Après ce qui m’avait semblé être une éternité, j’arrêtai parce que je n’obtenais pas de résultat.

    Je jetai la fleur et me concentrai sur la plante sur laquelle je l’avais cueillie.

    Je fermai les yeux et tendis la main vers elle. J’attendis patiemment en pensant à la pluie. J’ouvris les yeux avec un sourire satisfait quand je sentis de l’eau m’asperger le visage. Mais quelle ne fut pas ma déception quand je me rendis compte que c’était l’arrosage automatique qui s’était déclenchée.

   Énervé, je sortis du gazon avant que je ne sois complètement trempé. J’étais sur le point de retourner sur la terrasse quand j’entendis une voix féminine tout près.

   Je regardai autour de moi mais ne vis personne. La voix continuait pourtant, et elle semblait sur le point de pleurer. Je la reconnus enfin comme étant celle de Soreah mais j’ignorais toujours d’où elle venait. Je me concentrai et attendit qu’elle parle à nouveau pour la repérer. Quand elle parla à nouveau, je repérai enfin d’où provenait la voix.

   Une petite muraille séparait la terrasse du jardin dans sa partie droite, histoire d’offrir un semblant d’intimité. Elle devrait être assise sur le banc de pierre qu’avait fait construire mon beau-père.

   Je m’approchai à pas feutré de la muraille et regardai par-dessus. Elle était au téléphone et avait le dos tourné. Elle ne pouvait donc pas me voir.

– Non tu ne peux pas me faire ça ! l’entendis-je. Je reconnais que je n’ai pas vraiment été là pour toi récemment mais je te promets de faire des efforts. Il me fallait trouver un job, histoire de stabiliser ma situation financière. Maintenant que c’est fait, je suis disposée à te consacrer du temps.

    Quand je sentis qu’elle était sur le point de se retourner, je m’abaissai et m’assis dans l’un des fauteuils sur la terrasse. De là, je pouvais l’espionner sans risquer de me faire griller.

– Je sais que tu ne penses pas tout ce que tu viens de dire, dit-elle à son interlocuteur. Allô ? Allô ?

     La personne semblait avoir raccroché. Vu le ton de la discussion, c’était sûrement son mec qui appelait pour rompre, me dis-je. Un mec ? Quoi de plus naturel. Mais elle n’en avait jamais fait mention. Je décidai d’aller lui parler, histoire de comprendre ce qui se passait et d’essayer de la consoler.

    Je ressortis donc de la terrasse et m’aventurai de ce côté du jardin. Elle était assise sur le banc de pierre et avait la tête baissée. Elle était en pleurs.

– Tout va bien Soreah ? lui demandai-je en m’approchant.

    Elle releva vivement la tête, surprise. Elle s’essuya le visage.

– Tu…tu m’espionnes ? bégaya-t-elle en me regardant d’un air confus.

– Je t’ai entendue élever la voix et j’ai voulu m’assurer que tout allait bien. J’ignorais que tu étais au téléphone avant de te voir.

– Tout va bien ! trancha-t-elle.

– Ce n’est pas ce que j’ai cru entendre…

– De quel droit te permets-tu d’écouter mes conversations ? m’interrompit-elle.

     Elle me jeta un regard noir.

– Je suis désolé. Ce n’était pas mon but. Je voulais juste m’assurer que tout allait bien.

     Elle se leva d’un bond et me dépassa en s’assurant de passer le plus loin possible de moi. Je me retrouvai seul, planté au milieu du jardin comme un con.

     Tout ce que je voulais c’était revenir dans ses bonnes grâces mais au lieu de ça, je lui ai donnée une raison de plus pour qu’elle s’éloigne de moi.

     Je retournai dans ma chambre pour n’en sortir que le lendemain.

     Les jours suivants, je ne quittais ma chambre que pour manger et pour mes « promenades » du soir. Tek se fit de plus en plus rare à la maison, ne passant qu’en coup de vent certains soirs pour saluer la famille. Soreah et moi, nous évitions comme si l’un d’entre nous était atteint d’Ebola.

     Je progressais rapidement dans mon entraînement avec Ardys. En une semaine, il ne pouvait plus entrer dans ma tête. Moi par contre, j’arrivais à entrer dans la sienne à chaque essai. Mais je n’y voyais plus le petit garçon au regard louche. Je n’y voyais pas grand-chose d’ailleurs, son esprit était comme vide.

– Tu as vite progressé, me dit-il un soir alors que je venais de sortir de son esprit pour la énième fois.

     Je me touchai le haut des lèvres par réflexe, histoire de m’assurer que je n’avais plus saigné du nez. Ce n’était plus jamais arrivé depuis la toute première fois.

– Merci.

– Nous pouvons à présent passer à l’étape suivante.

– Accroître mes pouvoirs ?

– Exactement.

    Il sirota sa bière en me regardant par-dessus le verre.

– Ça me semble quelque précipité tu ne trouves pas ? Déjà que je n’arrive pas encore à maîtriser le peu que j’ai.

– Pour accéder à l’école des mages il faut que tes pouvoirs crèvent le plafond c’est pour ça que je veux t’aider à les accroître. Ensuite tu apprendras à les maîtriser là-bas. Mais après si tu ne te sens pas prêt, je peux comprendre. Ce n’est pas donné à tout le monde d’y aller.

     Je me tus, hésitant entre accepter sa proposition ou la décliner poliment. Accroître mes pouvoirs sans les maîtriser pourrait constituer un danger pour mon entourage. Refuser l’aide d’Ardys pourrait le vexer.

– Tu n’es pas prêt, m’annonça ce dernier en se levant. Je te croyais vraiment impliquer dans ta mission mais apparemment je me suis trompé et bonne chance pour la suite. Je ne travaille pas avec les gens peu motivés ou qui manquent d’assurance. En matière de magie on ne le fait pas dans le « je vais essayer voir ce que ça va donner ». Il faut te fixer un but et croire fermement que tu peux y arriver. Il n’y a que comme ça que tu y arriveras. Appelle-moi quand tu te sentiras vraiment prêt.

     Il quitta le bar sans un mot de plus. C’était la première fois que je le voyais quitter le bar avant moi. Je restai assis là, ressassant ses propos.

     Une voiture noire était garée devant la maison. Un homme était assis sur le siège du conducteur et avait gardé la portière ouverte. Je le saluai avant d’entrer dans la maison, curieux de découvrir qui c’était.

     Le salon était vide, à ma grande surprise. C’était donc un habitué de la maison, conclus-je. Je décidai de vérifier dans la cuisine.

      Dès que je fis mon entrée dans la pièce, une jeune femme me sauta au cou et avant même que je ne demande qui c’est, elle m’embrassa pendant quelques secondes avant de desserrer son étreinte.

– J’ai vraiment eu peur quand j’ai appris que tu as eu un accident, murmura-t-elle contre mes lèvres.

– Irina ? ! m’exclamai-je, surpris. Ça alors !

– En chair et en os ! répondit-elle en se détachant enfin de moi pour que je puisse la voir.

     Elle était encore plus belle que dans mes souvenirs. Elle portait une petite robe qui dénudait ses épaules et soulignait sa taille fine.

     Irina c’était mon ex. Bien qu’on n’ait jamais vraiment rompu elle et moi, on s’est juste éloigné après son départ pour continuer ses études à Dakar. Avec la manipulation de Solim, j’avais oublié jusqu’à son existence.

     Un bruit de plat de porcelaine se cassant nous sortit tous les deux de notre petit cocon de retrouvailles. Je me tournai à temps pour voir la mine renfrognée de Soreah et l’injure qu’elle prononça avant de s’abaisser pour ramasser les morceaux éparpillés sur le sol.

– Viens on s’installe au salon, dis-je à Irina qui allait se tourner pour l’aider.

   Elle me suivit à contrecœur. Je m’assis sur le canapé et elle s’assit à côté de moi.

– J’ignorais que tu avais une femme sinon je ne t’aurais pas embrassé. Encore moins devant elle. C’est juste que je m’attendais à te voir dans un sale état dans un lit avec des tuyaux partout alors quand je t’ai vu bien portant j’étais tellement contente que je me suis laissée…

– Hé ! l’interrompis-je doucement en prenant ses mains dans les miennes. Je n’ai pas de femme. Soreah c’est l’infirmière qui est censée me contrôler mais vu mon état je n’ai pas besoin d’infirmière. Et s’il devait se passer quelque chose entre elle et moi, je crois bien que j’ai déjà tout fait foiré alors tu n’as pas à t’inquiéter.

     Elle me regarda d’un air indéchiffrable avant de me dire :

– Je ne crois pas que tu aies tout fait foiré. Avant ton arrivée elle était assurée dans chacun de ses gestes, on aurait cru qu’elle avait passé toute sa vie à la cuisine alors qu’elle casse un plat maintenant, c’est soit pour attirer ton attention ou soit pour interrompre nos retrouvailles. Dans les deux cas ça a un rapport avec toi et je crois que tu devrais aller lui parler histoire de limiter un peu la casse. Dans les deux sens du terme.

     Sur le moment, j’en avais un peu marre de toutes ces histoires de pouvoir, de mission et de femme de mes vies antérieures. Femme qui d’ailleurs ne voulait plus de moi. Je voulais me sentir normal pendant quelques heures. Plus de pouvoirs et tout ce qui l’accompagne. Je voulais retrouver le Alex d’avant l’accident, rien que le temps d’une soirée.

– J’essaierai plus tard. Mais maintenant suis-moi.

    Je me levai et commençai à monter les marches. Elle me suivit sans se faire prier. Une fois dans ma chambre, elle s’assit à côté de moi sur le lit.

– Tu sais, commençai-je. Ces derniers jours ont été assez pesant pour moi. L’ambiance à la maison est vraiment tendue. Quand je t’ai vue j’étais vraiment content parce que c’était comme si ta présence m’offrait un semblant de normalité. Alors reste un peu plus s’il te plaît.

– Tu veux que je demande au chauffeur de partir ?

– Oui, répondis-je. Maman te ramènera après.

    Elle sortit son téléphone de son sac à main.

– A moins que tu veuilles passer la nuit ici, glissai-je d’une petite voix.

    Elle me sourit avant de composer le numéro du chauffeur.

– Allô ? Je compte passer la nuit ici donc tu peux rentrer sans moi tonton… Merci.

    Elle raccrocha et rangea le téléphone dans son sac avant de se mettre à califourchon sur moi.

– Et voilà, dit-elle en me fixant. Je crois qu’on a beaucoup à se dire toi et moi.

– Je crois bien oui, répondis-je en posant mes mains sur ses hanches.

    Elle se pencha sur moi et recommença à m’embrasser. Je cherchai la fermeture de sa robe à tâtons et l’ouvrit. Elle se redressa pour retirer les bretelles de sa robe et repris notre baiser où elle l’avait laissé. Je découvris ses petits seins et commençai à les peloter quand j’entendis le grincement de ma porte.

– Alex, ta mère te demande de…

     Soreah laissa sa phrase au milieu.