– Quoi ? ! m’exclamai-je, surpris.

     Je m’attendais à toutes les réponses sauf à celle-là.

– J’ai peur de te toucher parce que je pourrais être à nouveau électrocutée et j’ai peur de te mettre en colère parce que tu pourrais invoquer la foudre sur moi.

– Mais pourquoi ? Ce n’est que moi, Alex. Et je ne te ferai jamais de mal.

– Non ! C’est une toute autre personne que j’ai vu hier sur la cour de ta maison familiale. Tu me dis que tu ne me feras jamais du mal mais tu l’as fait hier. Vouloir tuer quelqu’un parce qu’il a tué ton père, c’est bien légitime. Mais le faire sans hésiter fait de toi quelqu’un de dangereux. Avec tous ces pouvoirs que tu as, tu représentes un danger pour toi-même et pour ton entourage si tu n’apprends pas à les contrôler et à te contrôler toi-même. J’ai vu ton regard quand tu avais la main au-dessus de sa tête : il était glacial, on aurait dit un monstre. Ça ne te faisait ni chaud ni froid de la tuer. On aurait dit que la vie humaine n’avait plus de valeur à tes yeux. En privant une sorcière de ses pouvoirs, tu sauves des vies et tu délivres des gens qui étaient sous son emprise. Mais en la tuant, tu prends une vie donc tu ne vaux pas mieux qu’elle. Il faut que tu comprennes cela.

     Je baissai la tête. Je n’avais pas vu les choses sous cet angle jusqu’à ce qu’elle en parle.

– C’est vrai tu as raison sur toute la ligne, admis-je. Sur le moment je me suis laissé submerger par la douleur que je ressentais. J’étais très en colère parce que même si je ne le connaissais que depuis quelques heures, il était mon père. C’est comme vouloir quelque chose toute sa vie puis perdre cette chose tout juste après l’avoir obtenue. Et ce qui fait le plus mal dans la mort d’un être cher c’est l’aspect permanent de la chose. Tu le vois. Tu lui parles. Il te répond. Et la minute d’après il n’est plus là. Et il ne sera plus jamais là. Il ne te répondra plus jamais. Il ne te sourira plus jamais. Tu comprends ? Tu sais toute ma vie j’ai été impuissant face à certaines situations. Cette impuissance qui t’écrase la poitrine et qui te paralyse les membres pendant que tu vois une partie de ta vie s’effacer. Pour une fois que je pouvais faire quelque chose, je l’ai fait et je sais que ce n’était pas la meilleure chose à faire et que tu ne comprends pas forcément. Mais je l’ai fait, et si c’était à refaire je ne suis pas sûr que je ferai autrement. Tu penses que j’ai mal fait et je te comprends parfaitement. C’est le genre chose qu’on dit ne jamais faire ou qu’on pense ne jamais faire jusqu’à ce qu’on y soit confronté…

     Je m’éloignai sans un mot de plus. Pendant que je montais les escaliers, une larme naquit au coin de mon œil. Elle roula doucement sur ma joue et mourut au bout de mon menton. Je l’essuyai du revers de la main.

    Je m’enfermai dans ma chambre toute la journée. Je faisais une dépression. Je venais juste de perdre mon père biologique, mes amis me tournaient le dos et personne ne me comprenait vraiment alors je me sentais seul et délaissé.

    Il était presque dix-sept heures et je n’avais rien avalé de la journée. Mais je n’avais toujours pas l’appétit. Il fallait que je parle à quelqu’un. Alors je me tournai vers la seule personne qui n’avait rien à me reprocher. Espérant qu’il soit dans les parages.

– Ardys tu es là ? pensai-je très fort.

– Oui Alex, entendis-je.

    C’était la voix d’Ardys.

– J’avais besoin de parler à quelqu’un.

– Je comprends ce que tu ressens, fit-il. Je suis passé par là moi aussi. C’est pour cela que j’ai une aversion particulière pour la sorcellerie. Ils m’ont pris ma mère quand j’étais tout petit. Je suis né avec ma magie tout comme toi mais je n’avais personne pour m’initier et à m’apprendre à m’en servir. Et j’étais tout petit alors je croyais que tout ce que je voyais était normal alors je le disais.

– Tout ce que tu voyais ? Tu voyais quoi par exemple ?

– Des femmes avec la tête en flamme ou d’autres qui se transformaient en souris pour ronger l’argent de leurs concurrentes, des hommes cornus, des enfants qui avaient des visages de vieux et j’en passe. Je voyais tout ce que les gens lambda ne voyaient pas et je le disais en pointant du doigt ce que je vois. J’ai ainsi révélé beaucoup de sorciers et sorcières sans vraiment savoir ce que je faisais. Ils ont essayé de me tuer mais ils n’ont pas pu. Alors ils s’en sont pris à ma mère. Par une nuit chaude de janvier, ma mère est morte dans d’atroces maux de ventre. Elle vomissait du sang et j’étais là à la regarder, impuissant. Quand j’ai enfin eu le courage d’appeler sa coépouse à l’aide, elle m’a sorti une phrase que je n’oublierai jamais. Elle m’a dit : « On se portera tous mieux sans ta mère et toi alors qu’elle meurt. » Je n’avais que six ans mais je savais déjà que la mort était définitive. Qu’il n’y avait pas de retour en arrière. Dans ma colère, je suis sorti de sa case et quelques secondes plus tard, la case a pris feu avec elle et ses enfants à l’intérieur. On m’a traité de sorcier, on m’a pourchassé mais par je ne sais par quel miracle j’ai réussi à fuir et à survivre. Quelques années plus tard j’ai compris que j’avais des dons et que c’était pour ça qu’ils s’en sont pris à elle. J’ai compris aussi que ce que je voyais chez les gens n’était pas normal. Mais ça m’a pris du temps puisque pratiquement tout le monde était comme ça autour de moi. J’ai donc appris à me taire et à maîtriser mes dons. Aujourd’hui le petit orphelin de six ans qu’ils ont fait de moi à l’époque leur livre une guerre sans merci. Chaque jour mon but est devenu plus fort et de les battre. Donc ce que tu traverses maintenant, ce que tu ressens, je le comprends parfaitement parce que je suis déjà passé par là moi aussi.

– Tu es au bar ?

– Oui j’y suis, répondit-il.

     Je sortis de ma chambre. Je descendis au salon où Soreah était en train de regarder une émission à la télé. Je sortis sans lui accorder un regard.

     Une fois dans la rue je me rendis au bar. Il était assis au même endroit que la veille. Je le rejoignis et m’assis en face de lui.

– Tu veux boire quelque chose ? me demanda-t-il.

– Non ça ira.

– Je suis vraiment désolé pour ton père, me dit-il. J’aurais voulu faire quelque chose mais il était trop tard.

– Tu as fait ce que tu as pu en me prévenant.

– Cette fois tu n’y pouvais rien mais avec tout ce que je vais t’apprendre tu verras venir ce genre de choses. Si bien sûr, tu acceptes mon aide.

– Je l’accepte, répondis-je.

– Voici donc ce qu’on va faire. Je vais d’abord t’apprendre à fermer ton esprit à toute intrusion extérieure ensuite t’aider à accroître tes pouvoirs et enfin t’emmener à l’école des mages. Parce qu’il faut atteindre un certain niveau dans la magie avant de pouvoir l’intégrer.

– Attends, il existe une école des mages ?

– Oui mais c’est plus une sorte de congrès. Un peu comme le congrès des sorciers sauf qu’ici les mages viennent démontrer et expliquer des sorts qu’ils ont créés ou appris. On y apprend beaucoup, c’est pour ça qu’on l’appelle l’école des mages.

– J’ai hâte d’y être.

– Ce ne sera pas difficile, répondit-il. Tu possèdes déjà un grand potentiel. Plus vite tu assimileras les leçons et plus vite tu pourras y accéder.

– On les commence quand les cours ?

– Quand tu te sentiras prêt.

– Je suis prêt.

– Bien. Nous allons commencer par les choses simples. Je vais essayer d’entrer dans ta tête mais tu dois m’en empêcher. Tu dois me bloquer d’accord ?

     Je hochai la tête. Il se concentra sur moi et la seconde d’après j’entendais à nouveau sa voix dans ma tête. Je rivai mes yeux dans les siens et fronçai les sourcils.

– Ce n’est pas comme ça que ça marche Alex, me dit-il. Ce n’est pas physique mais plutôt dans ta tête. Tu peux par exemple construire une sorte de muraille dans ta tête avec des pensées totalement inutiles. Ça protégera tes vraies pensées de l’intrusion.

– Ressayons, lui dis-je.

   Cette fois je tournai mes pensées vers le bar. Je pensais à chaque petit détail du bar jusqu’à ce que j’entende à nouveau sa voix dans ma tête.

    Après une demi-heure d’entraînement, le résultat restait toujours le même.

– Je commence à être fatigué, lui dis-je. Et je suis sorti sans prévenir qui que ce soit donc ils vont commencer à s’inquiéter.

– Un dernier essai et tu pourras rentrer chez toi, fit-il.

– Ça marche.

    Je n’essayai plus de l’empêcher d’entrer dans ma tête. Je le laissai y entrer puis quand il baissa la garde, surpris par la facilité de cette dernière tentative, je suivis sa voix pour entrer dans la sienne.

    Je vis un petit garçon debout à côté d’une femme à l’agonie. Il paraissait vraiment serein. On croirait presque qu’il prenait un malin plaisir à regarder la femme agoniser.

   Ardys m’éjecta avec violence de son esprit. Quand je revins à la réalité, je sentis un liquide tiède me couler des narines. Je le touchai du doigt et remarquai que c’était du sang.

– On en a fini pour aujourd’hui, lâcha Ardys d’un ton glacial.

– Pourquoi je saigne du nez ?

– Parce qu’il t’a fallu un gros effort mental pour entrer dans mon esprit, répondit-il. Comment t’est venue l’idée au fait ?

– Comme ça. Je n’arrivais pas à me protéger de toi alors j’ai préféré t’attaquer.

– C’était très rusé, commenta-t-il avec un sourire mystérieux.

    Il sortit un mouchoir de la poche de sa chemise et me le tendit. Je le pris et essuyai le sang.

– On continue demain, me lança Ardys alors que je me levais.

    Je hochai la tête et sortis du bar. Il faisait déjà nuit. Je consultai ma montre. Ce qui m’avait semblé duré une trentaine de minutes avait duré deux heures en vrai. Et la fin de l’exercice avait été quelque peu désagréable pour nous deux. A son ton glacial, j’avais compris qu’il n’avait pas apprécié ma petite intrusion dans sa tête. J’avais accédé à un souvenir sensible de sa vie bien qu’il m’en ait déjà parlé. Mais quelque chose clochait dans la scène à laquelle j’avais assisté. L’expression du petit ne me disait rien de bienveillant. Je remis cette réflexion à plus tard en me promettant de visualiser à nouveau la scène.

    Une fois devant chez moi, je jetai le mouchoir taché de sang dans la poubelle et rentrai à la maison.

– Où étais-tu ? m’interrogea ma mère dès que je franchis la porte du salon.

– Euh… J’étais sorti prendre un peu l’air et je n’ai pas vu le temps passé…

– Il vient d’où le sang sur ton tee-shirt ?

    Je n’avais pas remarqué que j’avais du sang sur mon tee-shirt alors je n’avais pas préparé de réponse à cette question. Quand j’ouvris la bouche pour inventer une histoire, je fus pris de vertige. Je dus m’agripper à la poignée de la porte pour ne pas perdre l’équilibre.

– Tout va bien chéri ? me demanda-t-elle.