Je me sentais déjà coupable d’avoir fait du mal à celle que j’aimais.

– Chauffeur, emmenez-nous à l’hôpital le plus proche s’il vous plaît.

    Il ne réagit pas. Il fixait toujours ce qui restait de la sorcière.

– Chauffeur ! criai-je.

    Il sursauta.

– Vous pouvez m’emmener à l’hôpital ou pas ? lui demandai-je à nouveau.

    Il marmonna quelque chose avant de sortir les clés de sa poche. Il nous emmena donc à l’hôpital où on prit en charge Soreah. Pendant que je patientais à l’accueil de l’hôpital, j’appelai ma mère et ensuite Tek pour les prévenir. Ils arrivèrent une heure plus tard avec mon beau-père. Ce dernier alla s’entretenir avec le médecin soignant pendant que je relatais notre aventure à ma mère et à Tek. J’omis la partie où j’invoquais la foudre sur la vieille femme dans mon récit. D’habitude c’était Tek qui me demandait les détails mais il n’avait prononcé un seul mot depuis son arrivée.

– Alex, on est une équipe, commença ma mère. Mais on est tout d’abord et avant tout ta famille. Donc quel que soit l’urgence, ne te précipite plus jamais à des kilomètres sans nous prévenir. Nous tous ici voulons ton bien alors évite de nous écarter à l’avenir. Heureusement que Soreah t’avait accompagné sinon les choses auraient été pire.

– Je suis désolé maman. Je n’aurais pas dû partir comme ça, c’est vrai mais quand j’ai appris qu’il était en danger j’ai totalement paniqué. Je venais à peine de faire sa connaissance et il était déjà en danger parce que je l’avais délivré. Je me sentais responsable de lui.

– Tu te sentais responsable de l’homme qui était censé être ton père mais qui t’a renié avant même que tu ne vois le jour. Quelle ironie ! En venant j’ai appelé quelques membres de la famille, ils vont s’occuper de son corps et de ses obsèques.

– J’aimerais y assister.

– Naturellement.

    Mon beau-père revint vers nous.

– Elle va bien et ils vont la libérer d’une minute à l’autre. Ce n’était rien de grave.

    Soulagé, je poussai un soupir.

     Elle arriva avec une infirmière.

– Tu te sens mieux ? lui demandai-je en allant à sa rencontre.

– Oui, répondit-elle.

     J’essayai de la prendre dans mes bras mais elle m’arrêta en levant la main. Je m’interrompis dans mon mouvement et baissai les bras.

     Nous sortîmes de l’hôpital. Il faisait nuit à présent. Les lampadaires sur le parking étaient allumés.

     Je marchai à côté de Soreah jusqu’à la voiture de mon père. Elle ne regarda pas une seule fois dans ma direction et évitait tout contact avec moi.

     Elle doit être fâchée, me dis-je.

– Où se trouve le garage ? demanda mon beau-père.

– Je t’indiquerai le chemin, répondis-je.

     Ma mère s’installa sur le siège du côté passager de la voiture. Soreah était entre Tek et moi mais continuait d’éviter de me toucher. Elle posa sa tête sur l’épaule de Tek pendant le trajet jusqu’au garage.

– Tek tu es en état de conduire n’est-ce pas ? demanda mon beau-père une fois au garage.

– Oui monsieur, répondit ce dernier.

– Alex et toi allez rentrer avec l’autre voiture. Et je crois que je n’ai pas besoin de vous dire d’aller doucement n’est-ce pas ?

– Non monsieur, répondit-il à nouveau.

     Nous descendîmes tous les trois. Mon père régla les frais de réparation et remonta dans sa voiture. Il démarra et partit en avant. Tek s’installa au volant et le suivit après quelques vérifications. J’attachai ma ceinture.

– Tout va bien mec ? Tu ne m’as pas adressé la parole depuis ton arrivée.

    Il ne répondit pas tout de suite. Il rattrapa d’abord la voiture de mon beau-père.

– Qu’est-ce qui s’est vraiment passé là-bas Alex ? me demanda-t-il enfin.

– C’est ce que je vous ai raconté, répondis-je.

– Dans ce que tu nous as raconté, je ne vois pas ce qui pourrait conduire Soreah à l’hôpital.

– Très bien. J’étais vraiment en colère contre cette sorcière parce qu’elle avait tué mon père, alors j’ai invoqué la foudre sur sa tête et elle a été réduite en cendres. Mais quand j’avais levé la main, Soreah a essayé de m’en empêcher et elle a été électrocutée puisque la foudre traversait mon corps.

– Tu te rends compte que ça aurait pu la tuer ? gronda-t-il.

– Oui je ne m’en suis rendu compte qu’après quand je l’ai trouvée allongée sur le sol.

– Il faut que tu apprennes à maîtriser tes pouvoirs, dit-il d’un ton où on percevait de la colère. Ton instinct seul ne suffit plus. Et on ne fera plus rien si tu ne t’entraînes pas.

    Je hochai la tête. Il ignorait ce que c’était que de voir l’homme qui t’a mis au monde mourir sous ses yeux. S’il était arrivé quoi que ce soit à Soreah, je ne me le serai jamais pardonné c’est vrai mais j’avais fait ce qu’il fallait selon moi.

    Mais pour éviter tout accrochage, je concédai sur la question.

– Tu as raison, dis-je tout simplement.

    Nous fîmes le reste du chemin dans un silence total. L’ambiance dans la voiture était à couper au couteau. Personne n’osait prononcer un seul mot.

    Une fois à la maison, Tek souhaita bonne nuit aux autres et rentra directement chez lui.

– Alex ! m’appela mon beau-père alors que je montais dans ma chambre.

     Je m’arrêtai en haut des marches. Je redescendis dans le salon. Ma mère était assise à côté de lui.

– Assieds-toi, m’ordonna-t-il.

    J’obéis.

– Ta mère m’a tout raconté, lança-t-il.

– A quel propos ?

– Autopsia.

– Ah.

     Je le regardai avec insistance, attendant qu’il rajoute quelque chose. Il se décidait pas alors je lui posai la question qui me brûlait les lèvres.

– Et tu y crois ?

– Honnêtement je suis un scientifique et il n’y a pas beaucoup de place dans mon esprit pour les superstitions. Mais cette femme je lui fais entièrement confiance alors si elle le croit, je le crois aussi.

     Je souris en le voyant serrer la main de ma mère. Ils étaient le modèle de couple que je voulais plus tard.

– Pourrais-tu me faire une démonstration ?

    La demande me fit sourire mais je m’y attendais.

– Euh d’accord, répondis-je.

    La télé était posée sur une table, sur laquelle reposaient tous les appareils électroniques. Cette table pour la bouger, il fallait tout retirer dessus.

– Regarde la table sur laquelle est posée la télé papa, lui dis-je.

    Je me concentrai dessus et quelques secondes plus tard, je réussis à la faire avancer de quelques dizaines de centimètres. Assez pour qu’il s’en rende compte.

– Waouh ! s’exclama-t-il comme un enfant qui assistait à un tour de magie pour la première fois. C’est toi qui as fait ça ?

    Je hochai la tête.

– Je suis vraiment impressionné, me dit-il. Mais j’espère que tu en fais bon usage.

– J’essaie, répondis-je d’un air contrit.

    Les paroles de Tek me revinrent à l’esprit mais je les chassai rapidement. Pour moi j’avais fait ce qu’il fallait.

– Bon j’ai fini d’être ton fan. Il faut que je sois ton père maintenant. Je me souviens l’oncle de Peter Parker lui a dit dans le film Spiderman : « Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités ». Je trouve que ces mots correspondent parfaitement à ta situation. Sache que chacun de tes actes a des répercussions et surtout assumes les. Il peut arriver que tu mettes des gens en danger ou même que tu leur fasses du mal avec tes pouvoirs, alors il faut que tu sois vraiment prudent en les utilisant. Et surtout il faut que tu apprennes à les contrôler.

– J’ai compris papa, répondis-je. Je ferai comme tu as dit.

– Très bien. Maintenant le premier des deux points les plus importants : ce n’est pas parce que tu as des pouvoirs que tu n’as plus de parents et que tu es libre de faire ce que tu veux, quand tu veux. Tu restes notre fils et tu es toujours sous notre responsabilité. Il n’est pas question que tu ailles aussi loin avec une voiture sans prévenir personne. Que ce soit la dernière fois que tu fais ce genre de chose. D’ailleurs, toute sortie en voiture devra être désormais approuvée par moi-même ou ta mère.

     Je pinçai mes lèvres et acquiesçai à contrecœur.

– Le deuxième point c’est ton père biologique. On n’était pas vraiment content de te le cacher mais pour que tu aies une enfance tranquille, c’était la chose à faire. Et si c’était à refaire, je le referai un million de fois. Mon seul regret est qu’il décède le jour où tu fais sa connaissance. Je te présente mes plus sincères condoléances. Quoi que tu puisses ressentir, sache que nous sommes là si tu veux en parler et que nous te soutenons.

– D’accord j’ai compris, répondis-je. Mais là je ne sais pas trop comment je me sens. Je crois qu’une bonne nuit de sommeil remettrait mes idées et mes sentiments en place.

– D’accord je ne vais pas te retenir plus longtemps. La journée a été longue.


Le lendemain


     Je me levai très tôt et fis le petit déjeuner pour tout le monde. Des œufs brouillés et du pain.

     Je pris un plateau sur lequel je mis le petit déjeuner de Soreah. Je pris un bout de papier sur lequel j’avais gribouillé quelques mots d’excuse.

« Je suis vraiment désolé pour hier Soreah. Je n’ai pas pu gérer ma colère et je vois ce que ça a failli causer. Laisse-moi la chance de me rattraper. »

     J’apportai le plateau jusque devant sa chambre. Je le déposai sur le sol. Je toquai à la porte puis montai dans ma chambre. Je me plongeai dans mes livres.

    Quand je redescendis une heure plus tard, la cuisine était animée, j’entendais des éclats de rire depuis les escaliers.

     Tout le monde se tut dès que je fis mon entrée. Soreah et Tek firent semblant de se concentrer sur les nourritures.

– Il faut que j’y aille, dit mon beau-père, brisant ainsi ce silence qui commençait à devenir gênant.

      Il embrassa sa femme puis me tapota sur l’épaule en me dépassant. Je me tenais à l’entrée de la cuisine. Il traversa le salon en direction de la porte puis se ravisa et revint sur ses pas.

– Je viens d’apprendre que tu refuses de prendre tes médicaments, dit-il en se tenant devant moi.

– Oui c’est vrai.

– Je peux savoir pourquoi ?

– Je dois contrôler tout ce que j’ingère papa. Je dois savoir ce que contient ce que je consomme.

– Très bien. Passe à la clinique cet après-midi et si tout va bien dans ton corps alors je ne t’y obligerai pas. Dans le cas contraire tu vas devoir les prendre.

– Ça marche, répondis-je.

    Il tourna les talons et s’en alla pour de bon. Je me tournai à nouveau vers l’intérieur de la cuisine. Je la balayai du regard. Tek et Soreah mangeaient des céréales. Le plateau que j’avais laissé devant la porte de cette dernière, reposait au bord de l’évier. A part mes mots d’excuse, rien n’avait été touché. Les omelettes que j’avais faites étaient à leur place, bien en vue.

– Tu veux manger quoi chéri ? me demanda ma mère.

– Rien, répondis-je avant de quitter la pièce.

     Je sortis m’asseoir sur la terrasse. Je sortis mes écouteurs et mis de la musique douce quand j’entendis sonner au portail. L’agent de sécurité alla ouvrir. Je braquai mes yeux sur l’entrée pour voir qui c’était. Quelle ne fut pas ma surprise quand je vis Jasper entrer dans la maison. Il me rejoignit sur la terrasse.

    J’étais déjà de mauvaise humeur alors je n’ouvris pas la bouche, attendant patiemment qu’il me dise ce pour quoi il était là.

– Comment ça va mec ? fit-il d’un air jovial.

– Ça va, fis-je froidement.

    Il me regarda avec insistance, m’analysant de la tête aux pieds.

– C’est donc vrai ? ! s’exclama-t-il enfin.

– Qu’est-ce qui est vrai ?

– Que tu sois sorti du coma, répondit-il.

– C’est pour ça que tu es là ? Pour vérifier que je sois vraiment sorti du coma ou pas ?

     Un silence pesant s’installa entre nous. J’attendis patiemment qu’il réponde à ma question.

– Non ce n’est pas ça frère, fit-il enfin.

     J’arquai un sourcil.

– Parce que je suis ton frère maintenant ?

– Tu l’as toujours été.

– Ah oui ? Tu es sûr ? Parce que moi si j’apprenais que mon frère avait eu un grave accident, j’irai le voir au lieu de dire à qui veut m’entendre que c’est un égoïste et qu’il mérite ce qui lui est arrivé. Si mon frère était dans le coma, j’irai lui parler pour qu’il sache qu’il y a des gens qui tiennent à lui et qu’il s’accroche à la vie. Mais après tout chacun fait les choses comme il le sent n’est-ce pas ?

     Il baissa la tête sans répondre. Je pouvais sentir sa gêne de là où j’étais.

– Écoute. Moi je ne fais pas dans l’hypocrisie. L’honnêteté est le soubassement même de l’amitié. Alors je te dirai ce que je pense, après si ça ne te plaît pas, tant pis. C’est gentil à toi d’avoir pensé à moi, d’avoir cherché à vérifier que je sois toujours en vie. Bonne ou mauvaise nouvelle pour toi : je le suis toujours. Cette maison n’est pas à moi alors tu peux y venir jusqu’à ce que le propriétaire décide du contraire. Maintenant si tu permets, le petit égoïste, qui se vante de la fortune de son père et de ses avoirs, aimerait  retourner dormir un peu.

       Je me levai sans attendre sa réponse et retournai au salon.

      Quelques minutes plus tard, ma mère sortit de la cuisine et s’assit près de moi sur le canapé.

– Qu’est-ce qui ne va pas chéri ? Tu as l’air grincheux.

– J’ai fait des omelettes pour le petit déjeuner mais personne n’y a touchées. Vous avez fait autre chose après. Ça m’a vexé.

– Toi et ta susceptibilité ! J’ai trouvé ça mignon que tu nous aies fait ça chéri. J’ai vraiment apprécié le geste mais la prochaine fois essaie de mettre un peu moins de sel histoire que ce soit un peu mangeable. Si nous l’avions mangé, nous aurions tous fini aux toilettes.

– Oui mais vous auriez pu me le dire.

– C’est vrai. Mais avec la tête que tu faisais je n’ai pas voulu en rajouter c’est tout. Maintenant dis-moi ce qui ne va pas. Parce que tu n’as même pas pris la peine de nous saluer tout à l’heure dans la cuisine.

– Oui, je crois qu’ils m’en veulent tous les deux, à cause de ce qui s’est passé hier.

– Justement, dans ce que tu nous as raconté hier, tu n’as pas dit ce qui était arrivé à Soreah pour qu’elle finisse à l’hôpital.

– Elle a été électrocutée par la foudre que j’ai invoqué en me touchant, répondis-je en baissant la tête.

– C’est un vrai miracle qu’elle n’ait rien après ça, s’étonna-t-elle. Comment cela a pu arriver ?

– Elle voulait m’empêcher de foudroyer la mère de mon père, répondis-je.

– Ta grand-mère.

– C’est trop difficile pour moi de l’appeler comme ça !

– C’est vrai, admit-elle. Tu l’as fait ?

– Quoi ?

– Foudroyer cette vieille femme.

– Oui maman. C’était ça ou la laisser s’en prendre à Soreah et moi. Mais ils ne voient pas les choses de la sorte. Eux, tout ce qu’ils voient c’est que j’ai fait du mal à Soreah. Mais si je n’avais pas invoqué cette foudre…

– Il faut que tu maîtrises mieux tes pouvoirs, m’interrompit-elle. Soreah a une famille et des gens qui tiennent à elle et auxquels on devra rendre des comptes s’il lui arrivait misère. Et de surcroît tu dis que c’est la femme de ta vie, alors imagine si tu l’avais blessé ou pire encore, si elle était morte. Tu aurais vécu tout le reste de ta vie avec cette culpabilité sur le cœur. Tes dons peuvent être une bénédiction ou une malédiction, tout dépend de comment tu t’en sers. Alors il faut que tu maîtrises tes dons. Il faut que quand tu voudras toucher cette table par exemple, tu ne touches qu’elle et rien d’autre de plus.

– Je vais y travailler maman mais le problème c’est que la magie a toujours un prix. Toujours.

– Alors sois un mage rusé, qui sait quand utiliser ses pouvoirs et quand utiliser sa tête. Ça vaudrait mieux pour nous tous. Et au fait je t’ai entendu discuter avec quelqu’un tout à l’heure sur la terrasse. Qui était-ce ?

– Jasper.

– Ah mais ça fait un moment je ne l’ai plus vu, tout va bien entre vous ?

– Il n’y a pas d’embrouille en tout cas.

– Tant mieux, dit-elle. Je te laisse, j’ai quelques coups de fil à passer.

– Soreah est dans sa chambre ? lui demandai-je à voix basse.

    Elle hocha la tête avant de monter dans sa chambre. Quelques minutes plus tard, je pris mon courage à deux mains et allai toquer à la porte de Soreah. Elle m’ouvrit la porte mais ne sortit que la tête par l’entrebâillement.

– Bonjour, fis-je d’un air timide.

– Oui.

– Je voulais te parler, lui dis-je.

    Je m’attendais à ce qu’elle m’invite à entrer mais au lieu de ça, elle sortit et referma la porte derrière elle.

– Je t’écoute, dit-elle en croisant les bras et en s’adossant à la porte.

– Tu as lu mon mot ?

   Elle plongea la main dans la poche de sa robe et en sortit le bout de papier sur lequel j’avais griffonné les mots d’excuse.

– Je suis vraiment désolé pour hier Soreah. Je n’ai pas pu gérer ma colère et je vois ce que ça a failli causer. Laisse-moi la chance de me rattraper, lut-elle à haute voix. C’est tout ce que tu trouves à me dire ?

– Mais ce qui est arrivé est un accident Soreah. Je ne voulais pas te blesser. Est-ce donc pour ça que tu m’évites depuis hier ?

– Je t’évite parce que j’ai peur de toi Alex ! cria-t-elle d’un air terrifié.