– Personne n’a jamais réussi à se libérer de mes toiles. Je suis impressionné, répondit-il en applaudissant. Par contre tu es très faible mentalement. Tu ne protèges pas ta tête alors que c’est de là que partent tous les ordres. C’est avec ta tête que tu contrôles tout. Et donc qui contrôle ta tête, te contrôle entièrement.

– Très bien mais ça ne me dit pas encore qui vous êtes ! répliquai-je sèchement, piqué par ses remarques.

    La bière dans son verre se mit à flotter. L’air dans la pièce devint lourd d’un coup.

– C’est bon calme-toi, fit-il en levant les deux mains en signe de capitulation. Je m’appelle Ardys et je viens en ami.

    La bière retomba au fond du verre avec un petit bruit.

– Un ami ne s’immiscerait pas dans ma tête sans ma permission et surtout ne me ferait pas faire des choses contre mon gré.

– C’est vrai ! répondit-il. Je suis désolé, c’était ma manière de te montrer qui je suis. Tu m’aurais cru si je t’avais dit que j’étais mage sans te montrer ?

     Je le détaillai du regard. C’était un monsieur dans la quarantaine, de petite taille avec un teint noir et un gros ventre. Il avait de petits yeux vifs qui lui donnaient un air de rat.

– C’est possible. La foi c’est de croire sans voir alors… Comment m’avez-vous retrouvé ? Je veux dire, est-ce qu’on s’est déjà rencontré auparavant ?

– Je suis un habitué des lieux et j’entends tes pensées depuis quelques jours quand je viens ici pour me détendre. J’ai cru comprendre que tu avais une mission à accomplir et j’aimerais bien donner un coup de main si tu en veux. C’est pour ça que je t’ai fait venir.

     Je le regardai d’un air méfiant.

– Que savez-vous de ma mission ? lui demandai-je.

– Pas grand-chose, je sais juste que ça implique tuer des sorcières et rien ne me ferait plus plaisir. Ce que j’aimerais surtout, c’est t’aider à maîtriser tes pouvoirs. Si tu me le permets bien sûr.

– Je ne préfère pas, répondis-je en me levant.

– Ton père Alex !

– Il a quoi mon père ? répliquai-je en me retournant vers lui.

– Il est en danger, répondit-il.

    Je levai les yeux au ciel.

– Franchement vous n’avez rien trouvé de mieux ?

    Il eut une sorte de rictus.

– Je vais te faire un résumé de ta journée. Surtout n’hésite pas à m’arrêter si je me trompe. D’abord, tu étais perdu, puis sur un coup de tête tu as décidé de connaître ton vrai père, ce que tu as fait grâce à ta mère. Tu l’as guéri du mal dont il souffrait depuis quelques années et tu lui as donné un bouclier mais il l’a pris pour une arme et a essayé d’en finir avec sa mère, la sorcière. Cette dernière ne s’est pas laissé faire et voilà qu’il est en danger de mort maintenant.

    J’étais à nouveau paralyser mais cette fois ce n’était pas par des forces invisibles. C’était plutôt par ce qu’il venait de me dire. J’ignorais comment il savait cela, mais ne pas le prendre en compte aurait peut-être été fatal pour mon père.

    Je bondis de ma chaise et me précipitai hors du bar sans lui poser plus de question. Si mon père était en danger de mort, il me fallait tout faire pour le sauver. Je balayai la rue du regard à la recherche d’un quelconque moyen de déplacement mais je ne trouvai rien. La rue était complètement déserte.

– Alex ! entendis-je derrière moi.

   Je me retournai et me retrouvai nez à nez avec Soreah.

– Tout va bien ? Je t’ai vu sortir en trombe de la maison et là tu as l’air totalement perdu.

– Il va mourir si je ne fais rien ! m’exclamai-je.

– Qui ça ? Qui va mourir si tu ne fais rien ?

    Je ne répondis pas, toujours à la recherche d’un taxi. Elle me saisit par la mâchoire et m’obligea à la regarder.

– Parle-moi Alex, tu sais bien que je suis là pour toi. Dis-moi qui va mourir si tu ne fais rien.

– Mon père, répondis-je enfin. Il court un grave danger.

    Elle écarquilla les yeux. Puis la surprise laissa place à la panique.

– Attends-moi ici je vais chercher de quoi payer notre transport et on ira le voir ensemble. S’il est blessé ou quoi que ce soit, je ferai de mon mieux pour le sauver. Ne pars surtout seul là-bas d’accord ?

    Je hochai la tête sans avoir vraiment compris ce qu’elle me disait. Elle disparut ensuite. Elle me rattrapa quelques minutes plus tard au volant de la voiture de ma mère alors que je poireautais sous le soleil à la recherche d’un taxi. Je montai dans la voiture sans poser de question. Elle démarra en trombe alors que j’attachais ma ceinture.

    A cinq cent mètres environ de la maison, la voiture tomba en rade au milieu de la route. Elle essaya de la redémarrer en vain.

    Avec la douleur dans ma poitrine, je ne pouvais pas pousser alors je demandai de l’aide à de jeunes écoliers qui passaient par là. Ils m’aidèrent à déplacer la voiture jusqu’au garage le plus proche.

– On est plus très loin de là, me dis Soreah. On peut terminer le chemin à pied.

– Oui, alors ne perdons pas de temps.

    Après une vingtaine de minutes de marche, nous arrivâmes enfin à destination.

    J’essayai d’ouvrir le portail mais il semblait être bloqué par quelque chose de lourd. Je le poussai de toutes mes forces et il s’ouvrit légèrement. Je réussis à me glisser à l’intérieur de la maison par l’entrebâillement du portail.

   Il était allongé sur le sol, mourant à petit feu. Sa cage thoracique remuait à peine.

   Je m’accroupis tout de suite à côté de lui et pris sa tête sur mes cuisses.

– Que s’est-il passé ? lui demandai-je.

   Il ouvrit la bouche mais aucun son n’en sortit. Juste un filet de sang sortit de sa bouche et coula jusqu’à son oreille.

– Il est très mal en point Alex.

    Elle courut jusqu’à la chambre dans laquelle on l’avait guéri quelques heures plus tôt et ramena une natte qu’elle étala sous l’arbre.

     Elle revint ensuite vers moi.

– Portons-le jusqu’à la natte, me dit-elle.

     Je l’aidai à le traîner jusqu’à la natte. Elle s’agenouilla près d’elle et commença en écoutant son pouls.

– Son pouls est très faible et je n’ai rien sous la main pour essayer de le soigner maintenant. Surtout qu’on ne sait même pas ce qu’il a. Le mieux serait qu’on l’emmène à l’hôpital.

– Je vais chercher un taxi, tiens bon papa.

    Bien qu’il n’avait rien à m’offrir et que je le connaissais à peine, il restait mon père et je ne pouvais pas le regarder mourir sans rien faire.

    Je courus hors de la maison comme si j’avais le diable à mes trousses. Dix minutes plus tard, je réussis à trouver un taxi et je le ramenai devant la maison.

– Venez nous aider à le porter jusque dans la voiture s’il vous plaît, demandai-je au chauffeur.

    Il me suivit à l’intérieur de la maison.

    Soreah était à genou près de lui. La tête baissée. Elle ne bougeait pas. Elle releva la tête quand elle entendit nos pas.

– J’ai trouvé un taxi, lui dis-je. Allons-y.

– Je suis désolée Alex, répondit-elle avec une petite voix. On est arrivé trop tard…

     J’accourus près d’eux.

– Papa ! criai-je.

    Il ne bougeait plus. Ses petits gémissements avaient cessé. Sa cage thoracique ne se soulevait plus. Son corps était inerte. Il était mort.

    Le soleil, dans sa course, commençait à décliner vers l’horizon. Le ciel était dégagé. Il n’y avait aucun nuage. La maison était complètement vide à part nous quatre.

    Je restai debout là, interdit. J’ignorais combien de temps je suis resté là, à regarder le corps sans vie de mon père dont je venais à peine de faire la connaissance. J’étais complètement désemparé. Le choc, la tristesse, l’abattement, la frayeur… Toutes ces émotions se succédèrent en moi en l’espace de quelques secondes. Mais elles laissèrent, toutes, place à la colère quand j’aperçus la silhouette d’une vieille femme dans l’encadrement du portail.

    Je me ruai sur elle avant qu’elle ne puisse faire demi-tour.

– Quel genre de mère êtes-vous ? criai-je en la saisissant ma grand-mère par le cou. Quel genre de mère tuerait son propre fils ? Pour quelle raison ?

    Je bouillonnais de colère et j’étais décidé à ne pas la laisser s’en sortir. Cette femme n’avait plus aucune once d’humanité en elle.

    Le ciel commença à s’assombrir au-dessus de nos têtes mais je n’y fis pas attention.

– Il me sert mieux mort que vivant, répondit-elle avec un sourire glacial.

     La colère avait atteint un niveau où il m’empêchait de parler. Je n’avais plus rien à lui dire de toute façon. Elle avait déjà commis l’irréparable. Et elle ne s’en souciait pas. Ce n’était pas un quelconque accident. Elle l’avait fait sciemment. Elle avait tué de sa propre initiative.

– C’est de votre faute à toi et à ta mère s’il est mort. Tu aurais dû rester loin de lui, comme ça il ne se serait jamais rétabli jusqu’à se rebeller contre moi, sa mère. Moi qui fais tout pour son bien-être. Moi qui prends soin de lui malgré mon âge avancé et mon corps fatigué.

– Son bien-être ? intervint Soreah. Rendre un homme alcoolique pour qu’il batte sa femme c’est pour son bien-être ? Le rendre malade c’est chercher son bien-être ? Le tuer c’est toujours pour son bien-être ?

– Oui tout ça c’est pour son bien-être ! Quand tu auras un fils vaurien et alcoolique, tu comprendras ce que c’est. Au moins dans sa maladie, je recevais de l’aide des autres membres de la famille et il ne buvait plus.

     Des éclairs zébraient le ciel orageux à présent.

     Plus elle parlait, plus ma colère grandissait. N’en pouvant plus, je levai ma main gauche au-dessus de sa tête.

– Alex non ! cria Soreah qui comprit tout de suite ce que j’étais sur le point de faire.

    Elle essaya d’abaisser mon bras mais il était trop tard. Je l’avais déjà fait. J’en avais déjà fini avec la sorcière.

    La foudre traversa ma main et la frappa au milieu du crâne, pile à l’endroit où il y avait le trou. Elle se consuma en l’espace d’un battement de cil. Tout ce qui restait d’elle n’était plus qu’un tas de cendres fumantes.

    Ma colère se dissipa peu à peu et le ciel s’éclaircit à nouveau. Je restai debout là, à regarder les cendres.

    Le chauffeur, tétanisé par la scène à laquelle il venait d’assister n’osait plus bouger. Il avait les yeux écarquillés et la bouche entrouverte. Il était sûrement en état de choc, comme un enfant qui venait de voir ses parents se faire égorger devant lui.

    Mon cœur manqua un battement quand je vis Soreah allongée sur le sol. Elle était recroquevillée sur elle-même. Je m’agenouillai près d’elle sur le sol et la soulevai. Elle était toujours consciente.

– Alex qu’est-ce que tu as fait ? souffla-t-elle avant de s’évanouir dans mes bras.