Autopsia (Part XIV)

     Je rouvris les yeux quelques minutes plus tard. On était toujours seuls.

– Qu’est-ce qui s’est passé ? demandai-je à Tek.

– Mec tu as vraiment des pouvoirs, s’écria-t-il toujours aussi excité. C’est juste que tu es trop faible pour les utiliser pour le moment. C’est pour ça que tu t’es évanoui tout à l’heure.

     Il était vraiment aux anges.

– Quoi ? ! s’exclama ma mère qui venait d’entrer dans la chambre. Tu t’es évanoui ?

– Dire que je me suis évanoui serait un peu exagéré, répondis-je. Je me suis juste assoupi pendant qu’on parlait.

– C’est vrai Tek ?

    Ce dernier fit oui de la tête.

– Il est faible, il a besoin de repos, dit-il. Je vais te laisser te reposer mec.

    Il se leva et s’approcha de mon lit.

– Je vais trouver un moyen pour que tu puisses renouer avec Solim, me murmura-t-il.

    Il salua ma mère puis sortit de la chambre.

– Je viens de parler à ton père, me dit-elle. Tu dois avoir hâte de rentrer à la maison. Je lui ai dit que tu n’étais pas très fan des hôpitaux et que vu que tu n’as pas vraiment été touché par l’accident ce serait mieux que tu rentres à la maison avec une infirmière pour t’assister. Ai-je raison de faire ça ?

– Oui maman, répondis-je soulagé. Je commence vraiment à m’ennuyer même si je ne suis là que depuis ce matin. Tu sais bien que je ne suis pas du genre à rester sur place.

– Tu n’iras nul part tant que tu ne te seras pas complétement remis on est d’accord ?

– D’accord, râlai-je. 

– Bien. Je veux rentrer pour préparer le dîner, tu veux manger quoi ce soir ?

– Tout sauf de la soupe, répondis-je.

    Peu après son départ, une infirmière apporta un plateau avec différents cachets que je pris avant de m’endormir.

    Quelques heures plus tard, mon beau père, avec l’aide d’un de ses infirmiers, vint me chercher pour me ramener à la maison. Pour m’éviter tout effort, on m’installa dans une chaise roulante pour m’emmener jusqu’à la voiture. Ma mère ramassa les quelques affaires que j’avais laissé dans la chambre et nous suivit. Une fois dans la voiture, elle et l’infirmier s’assirent de chaque côté pour me soutenir au cas où je flancherais.

    Par le pare-brise avant de la voiture, je regardais les lampadaires défiler lentement. J’admirais la route où j’avais l’habitude de rouler comme si j’avais le diable à mes trousses. Je ne prenais même pas le temps de savourer ce que c’est de rouler dans une voiture ou d’admirer les quelques travaux que l’État pour améliorer les routes. Une seule chose m’importait : la vitesse. Pourtant bien de mes potes en sont morts. Manque de conscience ? Excès de confiance en soi ?

    J’étais perdu dans mes élucubrations quand, de manière inopinée, un flux d’images apparut devant mes yeux.

    La mère de Solim, remettant un bidon rempli d’un liquide couleur ocre à sa fille.
– Fais lui boire ceci. Cela inhibera ses dernières barrières et il sera complètement à ta merci.

– D’accord Dã, répondit Solim.

    Puis les images s’évanouirent aussitôt. Je retrouvai la route et les lampadaires, le déodorant dans la voiture, le parfum de ma mère et la douleur dans ma poitrine. Je respirais rapidement comme si je venais de courir un marathon.

– Ça va chéri ? me demanda ma mère.

– Oui maman, mentis-je. C’est juste qu’être dans une voiture après mon accident me fait un peu peur mais ça passera.

– Ne t’inquiète pas, il ne va plus rien t’arriver. Nous sommes tous là avec toi.

    Elle serra ma main dans la sienne et je me détendis.

    Quand nous arrivâmes à la maison, je descendis de la voiture et me rassis dans la chaise roulante que l’infirmier avait sorti. Je m’installai et il me guida jusqu’au salon où m’attendait un véritable festin.

    Après le dîner, je montai directement dans ma chambre. Tout était rangé, seul un vieux livre sur ma table d’étude prenait doucement de la poussière. Je le pris, l’époussetai avant de m’asseoir sur mon lit avec. Je lus le sommaire puis quand je tombai sur ce que je cherchais, je me rendis à la page indiquée. C’était une décoction à base de Pavot. Là je lus la préparation du remède. C’était assez facile. Il me fallait juste des têtes de Pavot débarrassées de leurs graines. Le lendemain, j’envoyai un message à Tek pour lui demander s’il pouvait m’en procurer. Ses parents disposaient réserves de plantes rares.

   Posé sur mon lit, je feuilletais toujours mon livre à la recherche d’une quelconque plante qui pourrait m’aider dans ma mission quand ma mère toqua à ma porte.
– Entre maman, fis-je en fermant le livre.
– Tu as de la visite, me dit-elle.
– Qui c’est ? m’enquis-je. Je n’ai pas trop envie de voir trop de monde, surtout si c’est pour qu’on me regarde comme une bête de cirque.
– C’est Solim, m’interrompit-elle.
   Je me levai d’un bond en entendant le nom.
– Où est-elle ? répondis-je alors que j’atteignais déjà la porte.
– Dans le salon, répondit ma mère d’un air triste.
– Tout va bien maman, la rassurai-je en voyant sa mine triste. Tu comprendras tout d’une minute à l’autre.
– Comprendre quoi Alex ?
    Je descendis rapidement les escaliers sans répondre, ma mère sur les talons.
– Mon amour, fis-je en voyant Solim.
    Elle se leva en me voyant et courut me serrer dans ses bras. Je lui rendis son étreinte avant de la faire se rasseoir.
– Comment te sens-tu ? me demanda-t-elle. Je me suis tellement inquiétée pour toi si tu savais.
– Je le sais bien chérie, répondis-je. Et je suis vraiment content de te revoir. Je me sentais vraiment faible mais je me sens beaucoup mieux maintenant que tu es là.
    Ma mère foudroya Solim du regard avant d’entrer dans la cuisine. Cette dernière ne remarqua rien vu qu’elle avait le regard fixé sur moi.
– Tu as plutôt bonne mine pour quelqu’un qui vient de sortir du coma, me dit-elle. Je ne m’attendais pas du tout à te trouver dans cet état.
– Je suis un vrai miraculé, je dois l’avouer. Et puis te revoir me remonte le moral. Et toi comment vas-tu ?
– Bien. Je m’inquiétais pour toi mais maintenant que je sais que tu vas bien, je suis soulagée.
    Je lui fis un bisou, à contrecœur.
– Je t’ai apporté de quoi te remettre sur pied rapidement, continua-t-elle en sortant un bidon rempli d’un liquide ocre. Ma mère l’a préparé spécialement pour toi. C’est une tisane qui va t’aider à reprendre des forces et qui va nettoyer les séquelles de l’accident dans ton corps. Tu seras comme neuf après.
    C’était exactement le même bidon que j’avais vu dans ce qui me semblait être une vision.
– Si quelqu’un peut préparer une telle tisane, c’est bien ta mère, commentai-je. Je suis vraiment content qu’elle ait pensé à moi.
– Tiens bois en un peu, me dit-elle en me tendant le fameux breuvage.
    Elle se leva et se dirigea vers la table à manger pour me chercher un verre.
– Non ce n’est pas la peine, l’arrêtai-je. Tu sais je viens de boire toute une pharmacie donc je dois éviter de boire autre chose qui soit médicamenteux sinon je risque de m’intoxiquer tu vois. Donc je vais attendre le soir, et le boire avant de dormir d’accord ?
– Prends en juste un peu au moins, insista-t-elle.
– Le soir tu seras avec moi quand je le boirai t’inquiète. Mais pour le moment je ne peux vraiment pas, au risque de me faire du mal.
– D’accord je comprends, céda-t-elle avant de revenir s’asseoir.

– Tu passeras la nuit avec moi ? lui demandai-je.

    Elle accepta sans hésiter, puis pris congé en promettant de revenir le soir. Je la raccompagnai jusqu’au portail, malgré mon état d’essoufflement. Je revins dans le salon où ma mère m’attendait les poings sur la hanche.

– Il n’est pas question qu’elle passe la nuit ici, et encore moins dans le même lit que toi, cracha-t-elle d’un ton acide qu’elle réservait pour les moments d’extrême contrariété.

– Maman, verse ce truc dans les toilettes et reviens me dire ce que tu verras s’il te plait, lui dis-je.

    Elle saisit le bidon avec une certaine joie et disparut dans le couloir qui menait aux toilettes des invités. Je l’entendis pousser un grand cri. Elle revint vers moi en courant.
– Qu’est-ce que tu as vu maman ? lui demandai-je d’un air innocent.
– La tisane s’est mise à bouillir dès que je l’ai versé dans la cuvette des toilettes, répondit-elle, toujours sous le choc.
– Tu me crois maintenant quand je te dis que je sais ce que je fais ?
    Elle hocha la tête sans pouvoir ouvrir la bouche.
– Mais qu’est-ce que c’était et comment tu l’as su ?
– Viens t’asseoir et je t’explique tout.
    Elle vint s’asseoir près de moi.
– Maintenant raconte-moi tout.

– J’ai vu grand-père maman, commençai-je. Il m’a montré des choses.

– Tu veux dire mon père ?

     Je hochai la tête.

– Quoi par exemple ?

– Que j’ai été adopté par celui que j’appelle « papa » actuellement par exemple.
    Elle écarquilla les yeux.
– Comment… ?
    Elle ne trouva pas les mots pour terminer sa phrase. Je lui racontai donc toute mon aventure à Autopsia et ce en quoi consistait ma mission.

– Tu as beaucoup souffert à cause de moi mais je ne m’en rendais même pas compte et je faisais n’importe quoi avec toi. J’en suis vraiment désolé, lui dis-je en la serrant dans mes bras.

    Elle pleurait à chaudes larmes.

– Qu’est-ce que tu sais à propos de ton père biologique ? me demanda-t-elle quand elle se calma un peu.

– Pas grand-chose, répondis-je. Je sais juste que c’est un soulard qui te battait et qui t’a jeté à la rue quand tu étais enceinte de moi. Je ne sais pas ce qui s’est passé avant ça.

   Elle prit une profonde inspiration.

– C’était un soulard doté d’une paranoïa hors paire, maladivement jaloux, possessif, violent et j’en passe. Vivre avec lui était un véritable enfer pour moi, mais je suis resté parce que je n’avais nulle part d’autre où aller. Et je n’avais personne à qui me confier. J’étais seule au monde à cette époque, je ne sortais quasiment pas de la chambre que tu as vu parce que ton père n’appréciait pas que je parle à des gens. Surtout à ses amis ou à des gens qui venaient à la maison. Il voyait les hommes comme des potentiels amants et les femmes comme des intermédiaires entre moi et mes amants. Les seuls moments où je pouvais parler à des gens, c’était quand je devais cuisiner. Je le faisais sur la cour donc quand je voyais des gens venir à la maison, j’essayais de discuter avec eux pour sembler un tant soit peu… humaine. Parce que la solitude me tuait à petit feu. Ton père ne me parlait pas beaucoup, il n’était jamais là d’ailleurs. Les seuls moments où il m’adressait la parole c’était quand il voulait coucher avec moi. J’étais comme une esclave destinée à faire à manger et donner du plaisir sexuel. Un après-midi alors que j’étais en train de cuisiner sur la cour, un homme est venu chercher ton père. Il n’allait pas tardé à revenir, donc j’ai donné un banc au monsieur pour qu’il s’asseye en attendant. Et vu que tout ce que je voulais c’était quelqu’un avec qui parler, j’ai engagé la conversation. Il était poli, drôle et franc donc nous discutions de tout et de rien quand ton père est revenu. Sans adresser la parole à son ami, il est entré dans la chambre puis est ressorti une minute plus tard avec une machette. Le temps qu’on ne comprenne ce qui se passait, il a lancé la machette dans la direction du monsieur. Heureusement qu’il l’avait manqué de peu. Ce dernier est sorti en courant de la maison. Après cela, a suivi ce que tu as vu.

    Je la regardai en silence sans savoir quoi lui dire. J’essuyai ses larmes et pris ses deux mains dans les miennes.

– Je suis vraiment désolé maman, lui dis-je. Mais malgré tout ça, il faut que je le connaisse. Il faut que je sache d’où je viens vraiment.

– Naturellement, répondit-elle. Mais laisse-moi en parler d’abord avec ton père d’accord ? Je parle du docteur bien sûr. L’autre n’a fait qu’un don de sperme mais je lui en suis quand même reconnaissante.

    Je souris.

– J’ai l’imagination très fertile alors évite de parler de sperme avec moi maman, lui dis-je.

– Tu veux que j’imite Solim quand elle crie dans ta chambre ?

     Tek entra dans le salon pile à ce moment. Je me levai d’un bond. Je n’avais jamais été aussi soulagé de le voir.

– Tu as trouvé ce que je t’ai demandé ? lui demandai-je pour échapper à cette discussion qui commençait à devenir gênant.

     Il ne manquait plus que ma mère se mette à imiter les gémissements de ma petite amie quand elle prend son pied.

– Oui j’ai tout trouvé, répondit-il.

– Très bien attends-moi, lui dis-je en montant les escaliers.

    Je déboulai dans ma chambre, pris le grimoire et redescendis le rejoindre.

    Il sortit les têtes de Pavot et les disposa sur le plan de travail. C’était comme on les avait décrit dans le grimoire : des capsules renflés à l’enveloppe dure aplaties sur le dessus.

    J’ouvris le grimoire sur le plan de travail à la page dont j’avais besoin. Je pris un couteau dans l’un des tiroirs de la cuisine et commençai à ouvrir les capsules pour les égrener. 

    Ma mère entra dans la cuisine.

– Qu’est-ce que vous mijotez tous les deux ? demanda-t-elle en s’approchant.

    Je fis semblant de ne pas avoir entendu parce que je savais bien qu’en tant que femme de docteur, elle n’approuverait pas. Elle vint se tenir à côté du livre ouvert et commença à lire.

– Attention : le Pavot est totalement contre indiqué en d’état de infectieux…, commença-t-elle à lire à haute voix.

– J’ai déjà lu ça maman, l’interrompis-je.

– Tu ressens des douleurs quelque part ?

– Oui dans la poitrine, répondis-je.

– C’est normal, tu as dû te cogner la poitrine contre le volant pendant l’accident.

    J’ignorais comment c’était possible vu ce que je faisais avant l’impact mais j’acquiesçai.

– Mais ce que tu fais là est dangereux mon chéri. Si tu ressens des douleurs quelque part, dis-le à ton père pour qu’il te ramène des antidouleurs. Et puis il doit sûrement en avoir parmi des médicaments.

– Je ne les prends pas, répondis-je.

– Quoi ? ! Écoute-moi très bien Alexandre, si tu refuses de prendre ces foutues médicaments et qu’il t’arrive quelque chose, je te le ferai regretter, s’écria-t-elle en me menaçant avec son index.

– Justement c’est pour m’en préserver que je me soigne moi-même, répondis-je. Je dois contrôler tout ce que j’ingère maman. Je suis sur le point de faire une décoction à base de Pavot pour soulager mes douleurs dans la poitrine. Je sais exactement ce que ça va contenir : de l’eau et des résidus de Pavot. Mais ce que je ne saurai te dire là maintenant, c’est ce que contiennent tous ces médicaments que je dois ingérer à longueur de journée.

     Elle se tut et me considéra en silence pendant un moment.

– Que puis-je faire pour aider ? demanda-t-elle finalement.

 

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