– Tes chroniques sont souvent imprégnées de beaucoup d’émotions et de sentiments. La vengeance en fait partie et elle est souvent synonyme de colère, de frustration et de haine. Et quoi de mieux pour des gens qui veulent se venger que du sang ? Mais ce n’est pas assez pour donner vie aux personnes les plus puissantes de tes chroniques. Ceux dont la mesquinerie a noirci l’âme.

– Comme le grand sorcier ?

– Oui mais lui ne peut pas être réveillé puisqu’il n’a encore rien fait de concret dans l’histoire. Tu as juste fait référence à son passé. Je pensais plutôt à Shérif. Lui il connaît mille et un moyens de te pourrir la vie.

– Comment ça se fait que toi tu sois ici ? Tu as quelque chose à me reprocher aussi ?

– Non j’ai juste profité de la brèche qu’ils ont créée pour venir te prévenir. Ne prends pas tout ceci à la légère, ta vie en dépend.

– Oh ! m’exclamai-je. Et comment pourrais-je les vaincre ?

– Tu es leur créateur, tu as encore du pouvoir sur eux. Et tu l’as dit toi-même, ils ne sont pas assez intelligents. Ton frère, Alexandre me charge de te dire qu’il va bien et qu’il rentrera bientôt. Je t’enverrai de l’aide. Je ne peux pas rester plus longtemps au risque d’être envahi par les ténèbres.

    Avant même que je ne puisse prononcer un mot de plus, il avait déjà disparu.

    La lumière se remit à fonctionner normalement et les six autres à bouger.

– C’était quoi ça ? demanda Solim.

– Quoi ? répondit Rebecca.

– J’ai senti comme une présence dans l’entrepôt, une présence repoussante.

    Normal, la lumière repousse toujours l’obscurité, pensai-je.

– En tout cas nous on a rien senti, répondit Chris. Maintenant dépêche-toi de faire venir Chérif.

– Chérif est mort ! répondis-je.

– Peut-être mais on peut le ressusciter avec du sang humain, lança Solim. Plus précisément, le sang de celui qui l’a créé. Tu es comme son père.

– Ah c’est donc ça votre plan ? Et vous allez faire quoi après ? Me tuer ? Si je meurs, le blog n’existera plus parce qu’on le supprimera faute de paiement de l’hébergement et personne d’autre n’y a accès à part moi-même. Vous voyez un peu le topo ?

– Chérif est le cerveau de cette opération et il n’est pas question qu’on le laisse là-bas.

– Mais comment avez-vous pu entrer en contact avec un mort ?

– Je l’ai fait pendant qu’il était vivant. Chaque personnage mort dans tes chroniques revit le temps d’une lecture, donc grâce à ceux qui lisent lentement j’ai pu atteindre Chérif dans la prison au Nigeria avant qu’il ne soit tué. Et on a élaboré le plan, ensuite j’ai contacté les autres et voilà. Maintenant qu’on est là, on va utiliser ton sang pour ressusciter Chérif et ensuite on supprimera le blog pour que tu n’aies jamais plus d’emprise sur nous. Voilà maintenant que tu es au courant de tout on peut passer à la phase pratique.

    Il fit signe à Chris qui lui tendit un couteau.

    J’étais totalement en panique mais je me mis à rire. Ils me regardèrent tous d’un air désemparé. Je continuai à rire jusqu’à ce que le coup de poing de Martial dans mon ventre ne feigne de m’étouffer.

– L’idée de ta mort est si hilarante que ça ? me demanda Caroline.

    Je savais que si Chérif ressuscitait, il me tuerait sans hésiter.

– Ce n’est pas ce qui me fait rire. Vous savez quand j’ai dit que vous n’êtes pas assez intelligents pour élaborer ce plan j’avais vraiment raison. Le plan est parfait je dois l’avouer mais ce que vous avez ignoré et qui va tous coûter la vie est la vraie nature de Chérif. Vous croyez que parce que vous l’avez ressuscité, il va changer et vous laissez comme ça ? Vous avez vu ce qu’il a fait à Ryan juste pour de l’argent ? Ce gars est un sociopathe alors vos règles de moral ne lui feront ni chaud ni froid, de surcroît cet entrepôt lui appartenait alors il a du sûrement planqué des armes dans des recoins que lui seul connait. Toi Becky, tu serais paralysée rien qu’à la vue du flingue. Caroline l’empoisonneuse, un flingue ça tue plus vite que du poison. Chris et Martial, à moins que vos muscles soient pare-balles vous allez mourir aussi. Ensuite viendra le tour du petit handicapé qui dans une vaine tentative essaiera de trouver la sortie, recevant ainsi une balle dans le dos. Je parle de toi bien sûr Joël.

– Pour quelqu’un qui est attaché tu as vraiment la grande gueule je trouve, me lança Solim.

– Je venais à toi justement. Est-ce qu’il t’a dit que l’un de ses plus gros fantasmes c’est de tuer une sorcière ? Il en rêve depuis tout petit et il s’est largement documenté sur comment neutraliser tes pouvoirs. Ensuite il finira le travail au couteau. Je le connais bien tu sais, après tout je suis son créateur et le vôtre aussi d’ailleurs. Alors réfléchissez bien à ce que vous allez faire parce que si je meurs vous mourrez avec moi.

    Ils se consultèrent du regard tous les six, n’osant pas se prononcer.

– Voici ce que je vous propose, vous me détachez et je vous écris une fin heureuse à tous les six. Donc tout le monde rentre content et on oublie Chérif là où il est.

– Et qu’est-ce qui nous dit que tu ne vas pas nous faire un coup tordu ? s’enquit Joël.

– Qu’est-ce que j’y gagnerai ? Et puis qu’est-ce qui me dit vous n’allez rien me faire après que je vous aurai écrit vos fins heureuses ?

– Il essaie de nous manipuler, intervint Becky.

– Martial, je sais qu’avec Douce puterie tu as été humilié, malmené, insulté et j’aimerais bien corriger. Chris je peux te faire retourner à ta petite vie tranquille de trafiquant. Bref vous tous ici présents, je peux vous rendre la vie que vous voulez.

– Remets-lui le bâillon, ordonna Solim à Chris d’un air menaçant.

– Je n’ai d’ordre à recevoir de personne encore moins d’une petite sorcière. Tu me parles encore comme ça et je te casse la gueule avant même que tu ne puisses jeter un quelconque sortilège.

    Elle saisit le chatterton et s’approcha pour me bâillonner à nouveau mais Martial la retint par le poignet.

– J’ai envie d’entendre ce qu’il va dire, dit-il.

    Une lueur verdâtre s’alluma dans les yeux de Solim, puis passèrent dans ceux de Martial. Il recula et s’assit gentiment dans un coin. Les autre, ayant assisté à ce qui venait de se passer, prirent peur et reculèrent. Tous sauf Chris, qui resta planter là, les bras croisés.

– Tes petits tours ne me font pas peur et moi j’ai envie d’entendre ce qu’il a à me proposer. Maintenant recule.

    Solim leva le chatterton au-dessus de sa tête puis prononça quelques mots inintelligibles. Le ruban adhésif se déroula tout seul et attacha les pieds, les poignets, puis la bouche de Chris. Il perdit l’équilibre et heurta le sol comme un sac de patates.

– Que le prochain qui veut subir le même sort s’approche, dit Solim en regardant les trois autres restants.

    Ils se regardèrent, ne comprenant pas ce qui se passait.

– Mais qu’est-ce que tu fais Solim ? s’enquit Joël, dépassé. On est censé être dans le même camp mais là on dirait que tu veux faire ça tout seul. Tout le monde ici a quelque chose à lui reprocher sauf toi. Il ne t’est rien arrivé mais c’est toi qui es la plus déterminée.

– Il n’est pas question que je finisse en chaise roulante comme toi, ou que je perde celui que j’aime comme toi – elle désigna Becky du doigt – ou encore que je sois exilée. Alors je fais ce qu’il faut maintenant. Si vous ne savez pas ce que vous voulez c’est votre problème.

    Elle fouilla les poches de Chris et en sortit un couteau. Elle s’avança vers moi, toujours avec cette lueur verte menaçante dans les yeux. Je déglutis péniblement.

– Si tu essaies de m’ensorceler ça ne marchera pas. Ce serait comme essayer d’ensorceler Dieu.

– Est-ce que Dieu peut se retrouver ligoter à une chaise dans un entrepôt abandonné ? répliqua-t-elle.

– Tu marques un point, admis-je à contrecœur.  

    Une idée me traversa soudain l’esprit : j’avais déjà regardé un film où John Cena a brisé une chaise, à laquelle il était ligoté, en s’asseyant dessus de toutes ses forces. Mais je chassai rapidement cette idée de ma tête. Je n’étais assez lourd, tout ce que j’aurais c’est me casser le dos.

    Solim passa derrière moi avec le couteau.

– Si tu comptes me tuer, je te rappelle que si je meurs vous ne resterez pas là très longtemps. Dans le meilleur des cas, juste quelques mois et dans le pire, quelques jours.

– Je ne compte pas te tuer, répondit-elle en s’agenouillant derrière moi. Nous allons sortir, il faut des rayons lunaires pour que mon sort résurrection marche.

    Elle coupa le chatterton qui m’entravait les poignets. Et je me libérai, je me massai les poignets. Toujours en me menaçant avec son couteau, elle libéra mes pieds. Le temps qu’elle se relève, je lui envoyai mon pied dans la figure mais elle l’évita de justesse.

– C’était très bien essayé, fit-elle avant de me planter le couteau dans la cuisse.

    Je hurlai de douleur et me tint la jambe. Le sang commença à colorer mon jean tout autour de la plaie. Une tâche rougeâtre qui s’étalait à une vitesse inquiétante. Elle arracha le couteau.

– Lève-toi, m’ordonna-t-elle, son couteau pointé sur moi.

    Joël et Becky nous observaient d’un air terrifié. Caroline, quant à elle, restait sereine. Je compris donc que c’était la seule personne dans l’entrepôt à ne pas avoir froid aux yeux. Elle a déjà assassiné un homme après tout.

    Je me mis debout malgré la douleur dans ma cuisse. Je balayai l’entrepôt du regard et remarquai un tuyau de métal sur le sol, pas loin de là où je me tenais. Je croisai le regard de Caroline et elle comprit ce que j’attendais d’elle. 

    J’avançai en boitant vers la sortie de l’entrepôt. La nuit dehors était claire, illuminée par la pleine lune.

– Arrête-toi là et retourne-toi, me somma-t-elle une fois que je fus au milieu de la chaussée.

    Elle passa devant moi et saisit un de mes doigts tachés de mon sang. Elle sortit mon téléphone de ma poche mais la batterie de ce dernier était morte depuis le début. Elle sortit son propre et laissa le couteau léviter tout seul dangereusement tout près de ma gorge. Je la vis fouiller sur mon blog, sûrement à la recherche de la partie où Chérif se fait tuer. Elle le retrouva grâce à l’outil de recherche et passa mon doigt sur le nom de Chérif en récitant une litanie dans une langue que je ne comprenais pas.

    La lune se voila soudain, plongeant la rue dans une obscurité totale. Une atmosphère lugubre planait autour de nous. Je vis une silhouette se dresser derrière Solim et mon sang se glaça dans mes veines. Je reculai tout de suite mais avant même que Chérif n’ouvre la bouche, Caroline lui asséna un coup violent sur la tête qui l’assomma sur le champ. Le temps que Solim se retourne, elle subit le même sort.

    Des phares d’une voiture se braquèrent soudain sur nous. Caroline recula par réflexe. Moi je restai au milieu de la chaussée, cloué par la douleur. Je fermai les yeux en espérant que la voiture m’évite mais au lieu de ça elle s’arrêta devant moi.

– Monte dans la voiture, m’ordonna le conducteur.

   J’obéis sans réfléchir parce que je savais que ce que me réservait Caroline ne serait pas trop à mon goût.

– Je suis venu aussitôt qu’Alpha m’a prévenu que tu avais des problèmes, me dit le conducteur en démarrant en trombe.
– Qui es-tu ? lui demandai-je
– C’est moi, répondit-il. Ryan Johnson. Tu ne souviens pas de moi ?
– Bien sûr que si comment t’oublier. Tu es le personnage principal de ma chronique préférée.
    Il sourit.
– Qu’est-ce qui t’a inspiré notre histoire ? demanda-t-il alors qu’il s’engageait sur le boulevard du Mono.
– À la base je voulais écrire une histoire de sexe pour garder le blog actif, le temps de commencer un nouveau truc. Et c’était censé être deux amoureux qui faisaient tout pour rallumer la passion au sein de leur couple. Mais avec l’inspiration j’en ai fait une belle histoire d’amour. Et il y a une chose que je n’ai jamais dit à personne que je vais te dire à toi vu que tu n’es là que pour quelques minutes.

    Je pris une profonde inspiration.

– Vas y je t’écoute, fit-il, impatient.

– Tu es une projection de moi. Tu es le genre d’homme que j’ai envie de devenir. Le genre de personne qui fait ce qu’il faut pour protéger ceux à qui il tient et qui ne laisse jamais tomber les autres.
    Il sourit.
– Je te suis vraiment reconnaissant pour ça tu sais. Tu es déjà cet homme, bien que les gens ne te seront pas forcément reconnaissant pour ce que tu fais ou feras pour eux, ne laisse pas leur ingratitude t’atteindre. Le bien paie toujours d’une manière ou d’une autre. C’est pour ça que j’ai accouru tout de suite à ta rescousse. C’est ma manière de te rendre la pareille pour ce que tu m’as offert : une femme qui m’adore et un beau bébé qui court partout dans la maison.

– Tu es arrivé au bon moment, répondis en grimaçant de douleur. Et continue de prendre soin de ta famille comme tu le fais. Ça me donne de l’espoir. Où sont ta femme et ta fille au fait ?

– Elles sont à la maison, je vais t’y emmener pour que Sarah s’occupe de ta blessure.

– Ça me sauverait mais comment toi tu as fait pour sortir du blog ? Toi aussi tu m’en veux ?

– Alpha m’a montré comment m’y prendre, répondit-il en souriant. Je peux te demander une grande faveur ?

– Tu viens de me sauver les fesses alors c’est la moindre des choses.

– C’est-à-dire que Clarah aura bientôt deux ans et je me disais que ce serait bien si tu peux…

    Il fit un signe des épaules. Je pouvais sentir sa gêne.

– Naturellement, répondis-je. Je l’avais prévu mais après j’ai laissé tomber le projet. Sûrement la flemme. Mais je vais reprendre d’ici la fin de l’année et tu auras satisfaction.

– Merci beaucoup, répondit-il.

– Tu sais qui était l’homme allongé sur la chaussée quand tu es arrivé ?

– C’était Chérif n’est-ce pas ?

– Oui, répondis-je.

    Nous étions arrivés chez lui. Il gara la voiture et m’aida à descendre. Je boitai jusque dans son joli salon où Sarah nous attendait.

    Elle aussi était encore plus belle que je l’avais imaginée. Elle me sourit tendrement. Je lui rendis le sourire avant de m’écrouler sur le sol, pris de vertige.

– Je vais le mettre sur le divan, on va soigner sa blessure et on verra quoi faire après, entendis-je Ryan dire à sa femme. Il a perdu beaucoup de sang.

– Non on n’aura pas le temps, répondit Sarah. Il faudrait juste qu’on le garde conscient le temps qu’il écrit quelques lignes et ce sera bon. J’ai une idée.

    J’entendis ses pas dans les escaliers. Elle revint une minute après. Je sentis un métal froid contre ma jambe. J’ouvris les yeux. Elle libérait la zone où Solim m’avait poignardé à l’aide d’un ciseau. Elle prit ensuite une pommade noirâtre sur la table et l’appliqua sur la plaie.

    Je sentis un léger picotement au début mais je n’y prêtai pas attention, je replongeais dans le noir quand la vraie douleur vint ensuite. Je criai très fort, et me redressai vivement. J’étais complètement éveillé.

– Qu’est-ce que c’est que ce truc ? lui demandai-je en me tortillant sur le divan.

– Ça marche apparemment, commenta-t-elle. C’est une pommade qui va te sauver. Alpha m’a laissé des instructions pour toi alors écoute attentivement ce que je vais te dire parce que Chérif peut arriver ici d’un moment à l’autre. Dès que tu la prendras dans ta main, cette pierre que je tiens à la main va créer une brèche d’une minute à peu près entre ton blog et le monde réelle. Tu auras donc la possibilité de tous nous y réexpédier ou d’en faire sortir qui tu veux. Il te suffira d’écrire ce que tu voudras faire et de le publier sur ton blog. Tu as compris ?

    Je hochai la tête. Ryan m’apporta un MacBook. J’ouvris Safari puis entrai mon identifiant et mon mot de passe pour accéder à mon blog.

    J’écrivis ce que je voulais publier.

    « Et tous les personnages retournèrent définitivement dans leurs rôles respectifs. »

     Je fis signe à Sarah de me donner la pierre. Je la tins dans ma main gauche.

– Merci à vous deux d’avoir volé à mon secours. Je ferai ce que tu m’as demandé Ryan.

    J’appuyai ensuite sur le bouton publier et toute cette fameuse nuit se défila en sens inverse sous mes yeux jusqu’à ce que je ne sois à nouveau seul dans ma rue. La douleur dans ma cuisse avait disparu, mon jean était intact et je sentais toujours mon djékoumé dans mon ventre.

    Mon téléphone se mit à nouveau à sonner. Je sortis et regardai sur l’écran. C’était Paola.

– Allô chérie ? répondis-en décrochant.

– Ah j’ai cru que tu dormais c’est pour ça que j’ai appelé. Tu faisais quoi depuis et tu ne me répondais plus ?

   Je regardai l’heure : il était minuit passé de treize minutes.

– Tu ne vas jamais croire ce que vient de m’arriver, lui dis-je en marchant vers la maison.

Fin